L’apport précieux des archives vaticanes exploitées par Hubert Wolf

 

Dans la version antécédente de ma Conclusion (rédigée en 2002) de la présente étude – et donc avant la parution de l’importante recherche du prof. Hubert Wolf, plusieurs fois citée ci-dessus [1] –, j’écrivais ce qui suit :

«Parvenu au terme de cette étude, et puisqu’il faut bien prendre le risque de proposer une autre lecture des événements que celle qui s’est imposée jusqu’ici sans convaincre, disons tout d’abord que, quelles qu’aient pu être les véritables raisons qui ont poussé les autorités de l’Église à mettre un terme brutal à l’initiative du précurseur de «l’enseignement de l’estime», qu’était le P. van Asseldonk, ce n’est certainement pas à ce dernier qu’il faut imputer la responsabilité de cette décision, mais aux mentalités ecclésiastiques et religieuses du temps. Nul doute, en effet, que, dans le climat «conversionniste» qui prévalait alors dans une large partie de l’intelligentsia chrétienne et de sa hiérarchie [2], et jusque chez le pape lui-même [3], l’attitude positive inédite envers les Juifs, prônée par les Amici, ait dérangé, voire scandalisé nombre de clercs et de fidèles.»

Persuadé comme je l’étais alors que n’était plus crédible la thèse selon laquelle l’Association, après des débuts irréprochables, aurait «adopté ensuite une manière d’agir et de penser contraire au sens et à l’esprit de l’Église, à la pensée des Saints Pères et à la liturgie» [4], j’estimais qu’il avait dû se produire «un ou plusieurs événements, suffisamment graves, du point de vue de l’autorité ecclésiastique, pour pousser celle-ci à supprimer un mouvement qu’elle avait elle-même agréé et largement favorisé, durant les deux années de son existence [5].» En conséquence, je proposais de voir, dans ce que j’appelais «les imprudences apostoliques» et «les conceptions particulières de van Asseldonk en matière de discipline et d’obéissance religieuses», analysées plus haut, «l’occasion immédiate» de la décision, que prit le Saint-Office, de mettre fin à l’existence d’Amici Israel.

Le long et incontournable chapitre consacré par le professeur Hubert Wolf à cet événement, m’amène à réviser mon jugement antécédent, sans passer pour autant par pertes et profits les résultats de mes analyses des motivations et des actes des protagonistes de cette crise. Cet aspect des choses ne semble pas évoqué dans les archives qu’a consultées Wolf. Ce n’était d’ailleurs pas nécessaire puisque le dossier qu’il a constitué est tout entier bâti autour des archives concernant les motivations ecclésiales et les modalités canoniques et disciplinaires de la suppression de l’association, et non sur ses composantes personnelles et psychologiques. Autrement dit, même si Wolf ne l’écrit pas explicitement, il semble certain que la responsabilité de la suppression de l’association n’incombe ni au comportement des fondateurs et dirigeants des Amici, ni à la prétendue dérive de leurs conceptions doctrinales, mais à l’autorité ecclésiastique au sein de laquelle prévalait, à l’époque, un courant antimoderniste et antijudaïque qui considérait comme une menace pour la doctrine et la discipline catholiques l’attitude pastorale, jugée révolutionnaire, de cette association à l’égard des Juifs, et surtout l’initiative qu’elle avait cru devoir prendre d’amener l’Église à réformer les formules liturgiques blessantes à leur endroit.

Il m’est apparu que ma propre remise en situation de la problématique devait s’appuyer étroitement sur l’étude pionnière – et à mon avis, définitive – consacrée par le professeur Wolf à la suppression de l’association Amici Israel. Et plutôt que de la résumer ou de la paraphraser, au risque de la gauchir ou de l’édulcorer, j’ai choisi de citer, intégralement et verbatim, ci-après, l’intégralité du chapitre 2 de son livre, intitulé « Juifs perfides ? Querelle au Vatican sur l’antisémitisme (1928) » [6].


  1. Wolf, Le pape et le diable, op. cit., (cf. note 2, ci-dessus).
  2. C’était la préoccupation constante des nombreuses congrégations et confréries de prières et d’apostolat qui se vouaient à la conversion des Juifs, comme cela ressort avec évidence de la lecture de leurs brochures de propagande et de leurs publications périodiques. C’est le même zèle qui animait le célèbre philosophe thomiste Jacques Maritain, dans son article de 1921, “A propos de la «question juive»”, in, Jacques Maritain, L’impossible antisémitisme, précédé de Jacques Maritain et les Juifs, par Pierre Vidal-Naquet, Desclée de Brouwer, Paris, 1994, p. 65-68. C’était aussi l’obsession qui, dans les années vingt, s’étalait, sur un mode délirant, dans un livre, antisémite autant qu’illuminé, au demeurant revêtu de l’imprimatur (cf. Abbé Charles Marcault, Comment Israël reviendra-t-il au Messie ?, Paris, 1924). Sur les convertis juifs, dans l’histoire, consulter A. A. Winogradsky, “Présences hébraïques dans l’histoire de l’Église”, in Revue des Sciences Religieuses 74/4, 1986, p. 511-536. Sur le même sujet, concernant les années vingt à trente, voir Ph. Chenaux, « Les Amis d’Israël », in « Du judaïsme au Catholicisme : réseaux de conversion dans l’entre-deux-guerres », dans Les convertis aux XIXe et XXe siècles, Artos, Presses universitaires, Arras 1996, op. cit., p. 96-100 ; etc.
  3. Selon Maritain, in Jacques Maritain, L’impossible antisémitisme..., op. cit., p. 67, «l’idée, lancée à Londres en 1918, de neuvaines de messes à célébrer pour la conversion d’Israël», et qui avait «prospéré de façon singulière» – au point que, «en France seulement, 510 messes ont été célébrées en 1920, plus de mille ont déjà été inscrites pour 1921 […] recevait l’approbation de Sa Sainteté Benoît XV», lequel avait «promis d’offrir lui-même, au cours de la neuvaine préparatoire à la fête du Sacré-Cœur, le sacrifice de la messe pour la conversion des Juifs.»
  4. Extrait du décret de suppression, cité plus haut: 1ère Partie, chapitre 5.
  5. Je rappelle, en effet, qu’un an après sa fondation, dix-huit cardinaux, deux cents archevêques et évêques, et deux mille prêtres avaient adhéré à l’œuvre.
  6. Mes vifs remerciements au professeur Wolf, qui a chaudement appuyé ma demande d’intégrer dans le présent ouvrage cette part non négligeable de son livre. Mon appréciation va également à Madame Martine Bertéa, directrice du département Droits étrangers des éditions du CNRS, qui m’a autorisé, à titre exceptionnel, à reproduire ici, ce long extrait (p. 87-131) de Hubert Wolf, Le pape et le diable. Pie XII, le Vatican et Hitler : les révélations des archives, CNRS éditions, Paris, 2009. Chapitre 2 intitulé « Juifs perfides ? Querelle au Vatican sur l’antisémitisme (1928) ».

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