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Avant-Propos

 

Cette initiative n’était pas la seule de son espèce [1], et elle n’aurait probablement jamais retenu l’attention des chercheurs si elle n’avait été abolie, de manière expéditive et apparemment arbitraire, dès 1928, soit deux années seulement après sa fondation officielle, et ce malgré le nombre et la qualité de ses adhérents, au rang desquels figuraient de nombreux membres de la hiérarchie ecclésiastique, comme en témoigne le Status operis pro anno exacto (situation de l’œuvre pour l’année écoulée), document publié, début 1927, par les responsables de l’œuvre. Y sont recensés dix-huit cardinaux, deux cents archevêques et évêques et deux mille prêtres. Parmi les cardinaux, on remarque des noms connus : van Rossum, Gaspari, Faulhaber, etc. La totalité de l’épiscopat des Pays-Bas avait adhéré à l’Association, ainsi qu’un nombre impressionnant d’évêques du monde entier. Le comité de patronage était présidé par le Père Abbé bénédictin Dom Benoît Goriador [2], Mgr Vanneuville en était le vice-président, et le Père van Asseldonk, procureur général, à Rome, de l’Ordre des Croisiers, le secrétaire et l’infatigable propagateur ; parmi les membres de ce Comité figuraient les Pères Garrigou-Lagrange, dominicain, Damien, de l’Ordre des Croisiers, Himmelreich, de l’Ordre des Franciscains, et Dom Chuard, chanoine régulier de l’Immaculée Conception. À l’époque de la dissolution (mars 1928), avaient adhéré à l’Association : dix-neuf cardinaux (dont Merry del Val, van Rossum, Früwirth, Pompili et Perosi, membres du Saint-Office), près de trois cents évêques et environ 3.000 prêtres [3].

Comme pour d’autres cas similaires dont les circonstances ne sont pas encore élucidées – en raison principalement du secret hermétique qui entoure les décisions disciplinaires de l’autorité ecclésiastique, aggravé par l’impossibilité d’accéder aux archives vaticanes dans des délais raisonnables –, la disgrâce ecclésiale, aussi subite qu’inattendue, qui frappa cette association, sans que les motifs allégués pour sa suppression apparaissent convaincants, a suscité l’intérêt des spécialistes, et cela pour plusieurs raisons, dont la principale semble bien être l’évolution positive de l’attitude traditionnelle de l’Église à l’égard des Juifs depuis Vatican II. Chez les spécialistes, théologiens et historiens de l’Église, elle s’est accompagnée d’un accroissement et d’un approfondissement de l’investigation documentaire, ne serait-ce qu’aux fins d’examen de la pratique ecclésiale antérieure en la matière. Autre facteur non négligeable : la multiplication des études monographiques en tous genres, consacrées à des sujets en rapport direct ou indirect avec la « question juive », et comportant des excursus ou des extraits de documents inédits ou peu connus, de nature à jeter quelque lumière sur la manière, généralement méfiante, voire méprisante, dont, depuis des siècles, on percevait, en Chrétienté, les Juifs et leurs croyances. A cet égard, on ne saurait sous-estimer le rôle qu’a pu jouer la redécouverte de la première condamnation officielle de l’antisémitisme par le Magistère, laquelle figure précisément dans les attendus du décret de suppression de l’association Amici Israel (25 mars 1928), et sur laquelle je reviendrai plus loin [4].

Sans minimiser l’apport des travaux antérieurs, j’ai tenté, dans ma monographie de 2002 – que je mets ici à jour –, de jeter un éclairage différent sur cette association, sur base d’un réexamen minutieux de documents déjà connus, mais aussi en m’inspirant largement de deux longs articles très documentés, rédigés en néerlandais par les Pères croisiers A. Ramaekers et J. Scheerder, qui ont eu accès aux papiers personnels de van Asseldonk et aux archives de l’Ordre, dont une grande partie n’a pas encore été exploitée par les chercheurs [5].

Avant même de tenter d’élucider les circonstances et les motivations qui avaient amené l’autorité ecclésiastique à mettre fin à une expérience aussi prometteuse, j’estimais qu’il convenait de mieux faire connaître les deux personnalités majeures qui avaient marqué de leur empreinte tant l’esprit spécifique, que les modalités particulières de l’apostolat en direction des Juifs, propres à l’idéal d’Amici Israel. C’est à quoi je m’employai alors dans la Première partie de cette étude.

Les résultats de cette brève enquête fondamentale ayant déblayé le terrain, et permis de faire justice, au passage, d’un certain nombre d’idées reçues et de préjugés de nature à biaiser l’objectivité de la recherche, voire d’orienter ses résultats de manière à justifier une thèse préalable, en escamotant les éléments objectifs susceptibles de l’infirmer ou à la nuancer considérablement, j’estimais être davantage en mesure de revisiter les théories reçues concernant les motifs réels de la suppression de cette pieuse Association. C’est sur cette base que j’ai rédigé la Deuxième partie de cet exposé.

Enfin, dans une Conclusion générale, je proposais, comme on le lira plus loin, ma propre tentative d’élucidation de cette affaire complexe qui, aujourd’hui encore, laisse perplexes historiens de l’Église et théologiens.

Je me rendais compte qu’il eût été souhaitable de procéder à un tour d’horizon des mentalités et des conceptions religieuses du milieu catholique ambiant, en général, et ecclésial, en particulier, pour mieux resituer, et éventuellement relativiser des événements et des comportements plutôt embarrassants, voire choquants pour les mentalités d’aujourd’hui. J’y ai finalement renoncé pour ne pas donner à mon enquête des dimensions indues qui l’eussent rendue impropre à la publication dans une revue. Je me suis toutefois efforcé de pallier cette déficience par des évocations ponctuelles du contexte historique et religieux dans lequel s’est produit l’événement qui fait l’objet de cette étude.


  1. Entre autres : la Congrégation de Notre-Dame de Sion, fondée en 1852 ; l’Archiconfrérie de prières pour le retour du peuple d’Israël, fondée en 1905, et sa branche anglo-américaine, la Catholic Guild of Israel. Côté protestant, on dénombrait, à la fin du XIXe siècle, au moins une trentaine de sociétés dédiées à la mission auprès des Juifs, cf. Rev. W.T. Gidney, The Jews and their Evangelization, London, 1899, p. 91-102.
  2. Dans un article de 1921, intitulé “A propos de la «question juive»” (in Jacques Maritain, L’impossible antisémitisme, précédé de Jacques Maritain et les Juifs, par Pierre Vidal-Naquet, Desclée de Brouwer, Paris, 1994 op. cit., p. 67), Maritain signale que Dom Gariador a «participé à la neuvaine de 1920» pour la conversion des Juifs.
  3. Des intellectuels chrétiens célèbres s’intéressèrent également à ce mouvement au point de s’y affilier ou d’envisager de le faire. Ce fut le cas de Stanislas Fumet, rédacteur à la revue Les Lettres, qui consacra plusieurs pages de son autobiographie à Amici Israel (cf. S. Fumet, Histoire de Dieu dans ma vie, Fayard-Mame, Paris, 1978, op. cit., p. 295-303). Tel aussi Paul Claudel, dans une lettre qu’il adressait le 18 août 1926 à Aniouta Fumet : « J’ai lu avec émotion dans une revue missionnaire belge la belle lettre que vous avez écrite au sujet de la nouvelle Société “les Amis d’Israël” dont je serais heureux et fier de faire partie. Ce mouvement est très beau […] on dirait qu’un voile se lève des yeux de la chrétienté et qu’elle commence à voir dans Israël non plus seulement le Déicide mais le Christophore, l’Abraham qui, pour le salut de l’humanité, a immolé son fils unique », cité dans Paul Claudel - Stanislas Fumet, Correspondance 1920-1954. Histoire d’une amitié, L’Âge d’Homme, Paris, p. 57.
  4. Decretum de consociatione vulgo «Amici Israel» abolenda (25 mars 1928), in Acta Apostolicae Sedis, vol. XX, 1928, p. 103-104.
  5. Cf. J. Scheerder, “Wilhelmus Antonius Van Dinter”, (en néerlandais) in Clairlieu, 44, Achel, 1986, p. 95-123, 182-235, op. cit. ; et A. Ramaekers, “Doctor Anton van Asseldonk o.s. crucis 1892-1973”, (en néerlandais) in Clairlieu, Achel, 1978, p. 14-51, op. cit. Ce dernier fut un confrère et un ami du Père Anton Van Asseldonk.

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