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Réévaluation des motifs invoqués par le Saint-Office pour dissoudre ‘Amici Israel’

« Quelques semaines avant la parution du décret du Saint-Office, la suppression des Amici par ce dernier fut annoncée à van Asseldonk, et on lui demanda une soumission totale, « aveugle », sans lui communiquer les raisons de cette décision. […]. Quand le cardinal Merry del Val [préfet du Saint-Office] entra, van Asseldonk s’agenouilla et présenta sa soumission inconditionnelle, sans demander les raisons de la suppression. […] Pourtant, relatera-t-il, je restai sans voix lorsque, une fois le décret paru, je lus les raisons invoquées. Un des membres du Comité […] vint en pleurant chez lui. Tous deux ont alors offert cela à Dieu. A ce moment-là, il réalisa, comme il l’écrit lui-même, que l’Église serait submergée par l’antisémitisme. »

Ramaekers, “Doctor Anton van Asseldonk o.s. crucis 1892-1973”, in Clairlieu, Achel, 1978, p. 33.

J’ai consacré, il y a une douzaine d’années, une première étude [1] visant à élucider les motivations et les circonstances de l’abolition, le 25 mars 1928, de la pieuse association de prêtres dénommée Opus sacerdotale Amici Israel, dont les membres se vouaient à la prière pour les Juifs et à l’apostolat en vue de leur conversion, et à laquelle avaient adhéré une foule de prêtres et un nombre non négligeable de membres du haut clergé. J’estimais que n’était pas crédible le motif, invoqué par le décret de dissolution, selon lequel, après des débuts irréprochables, les Amici Israel auraient « adopté ensuite une manière d’agir et de penser contraire au sens et à l’esprit de l’Église, à la pensée des Saints Pères et à la liturgie ». En conséquence, me fondant massivement sur les écrits des contemporains et des biographes flamands du secrétaire de l’association, Anton van Asseldonk, procureur à Rome de l’ordre des Croisiers, j’avais alors supposé que c’étaient le zèle du religieux pour le peuple juif, estimé démesuré par ses supérieurs, et son comportement peu conforme aux standards de la vie religieuse d’alors, qui constituaient les vrais motifs de la suppression subite et brutale de cette association, que rien ne laissait présager.

En 2008, alors que j’avais quitté la recherche depuis plusieurs années, paraissait l’ouvrage séminal du professeur Hubert Wolf, intitulé Le Pape et le Diable [2], qui allait remettre en question bon nombre d’idées reçues et de spéculations sur l’Église et la Curie romaine de la première moitié du XXe siècle. Axé, comme l’indique son sous-titre – « Pie XII, le Vatican et Hitler : les révélations des archives » –, sur le problème brûlant de l’attitude de Pie XII et de l’Église d’alors, face au régime nazi, cet ouvrage présentait l’avantage immense sur les travaux antérieurs d’avoir pu bénéficier de l’examen fructueux d’archives ecclésiales jusque-là inaccessibles. Ce n’est que récemment et après une lecture approfondie de cet ouvrage séminal que j’ai cru utile de revisiter la problématique.

Considérant que, même si ma conclusion d’alors était erronée ou trop aléatoire, le matériau que j’avais analysé était toujours utile pour éclairer, sous un jour différent, cet événement et ses conséquences, j’ai décidé de conserver l’essentiel du matériau de mon étude précédente, en le contextualisant davantage, à la lumière des éléments novateurs de la recherche du prof. Wolf. Je réserve à ma Conclusion mise à jour la synthèse que je propose de faire entre l’analyse documentaire du professeur Wolf, extrêmement féconde en ce qui concerne le fonctionnement interne des plus hautes instances de l’Église et le processus de prise de décision en matière dogmatique et disciplinaire, et mon approche plus « personnaliste » et en tout cas davantage centrée sur les protagonistes de cette affaire, que les documents romains officiels laissent dans l’ombre.


  1. « Causes de la dissolution d’Amici Israel (1926-1928) », in Juifs et Chrétiens : entre ignorance, hostilité et rapprochement (1898-1998), textes rassemblés et édités par Annette Becker, Daniel Delmaire, Frédéric Gugelot, Villeneuve d’Asc, 2002, p. 87-110. Ci-après, la liste des publications consultées pour réaliser et mettre à jour cette étude : [1] Comitatus Centralis « Amicorum Israel », Pax super Israel, brochure de 35 pages, en latin, Rome, mars 1925 ; [2] F. van Leer, “ En face du Sionisme ”, Bulletin des Missions, T. VII/21, n° 8, Abbaye de Saint-André, Bruges, mars-avril 1925, p. 233-240 ; [3] Don Ed. Neut, “ Les « Inconvertissables » ”, Bulletin des Missions, T. VII/21, n° 9, mai-juin 1925, p. 265-275 ; [4] S. Fumet, “ « Qu’on leur prêche Israël » ”, Bulletin des Missions, T. VII/21, n° 12, 1925, p. 369-371 ; [5] Don Ed. Neut, F. van Leer, A. Fumet, “ Jésus, Fils de Dieu et Israëlite. Les « Amis d’Israël » ”, Bulletin des Missions, T. VIII/22, n° 2, Abbaye de Saint-André, Bruges, 1926, p. 81-85 ; [6] Pax super Israel, tract n° 1, 3 pages, Rome, fev./mars 1926 ; [7] Opus Sacerdotale : « Amici Israel », Comitatus Centralis Romae, tract n° 2, 3 pages, 13 juin 1926 ; [8] Don Ed. Neut, “ La Prière pour les Juifs ”, Bulletin des Missions, T. VIII/23, n° 8, 1926, p. 245-248 ; [9] Decretum de consociatione vulgo «Amici Israel» abolenda, in Acta Apostolicae Sedis, vol. XX, 1928, p. 103-104 ; [10] Don Ed. Neut, “ La suppression des « Amici Israel » ”, Bulletin des Missions, T. IX/24, n° 3, 1928 ; [11] “ Il pericolo giudaico e gli « Amici d’Israele » ”, La Civiltà Cattolica 79, II, Roma, 1928, p. 335-344 ; [12] Levie, s.j., “ Décret de suppression de l’Association des « Amis d’Israël » ”, Nouvelle Revue Théologique, Namur, 1928, p. 532-537 ; [13] J. Bonsirven, s.j., “ Quelques remarques sur la suppression des « Amis d’Israël » ”, La Question d’Israël, Paris, n° 24, 6e année, 15 août 1928, p. 2-9 ; [14] T. Devaux, “ La presse juive et le décret du St-Office ”, La Question d’Israël, Paris, n° 24, 6e année, 15 août 1928, p. 27-30 ; [15] J. Bonsirven, “ La suppression des « Amici Israel » ”, Bulletin des Missions, T. IX/24, n° 3, 1928 ; [16] R. Laurentin, L’Église et les Juifs à Vatican II, Casterman, Paris, 1967, Annexe 2, p. 103-106 ; [17] C. Hall, “ Les Amis d’Israël ”, revue du SIDIC, T. I, n° 3, Rome, 1968, p. 6-10 ; [18] A. Ramaekers, “ Doctor Anton van Asseldonk o.s. crucis 1892-1973 ”, (en néerlandais) in Clairlieu, Achel, 1978, p. 14-51 ; [19] S. Fumet, Histoire de Dieu dans ma vie, Fayard-Mame, Paris, 1978, p. 295-303 ; [20] J. Boly, o.s.c., “ Le Père van Asseldonk ”, Journal des Anciens de Sainte-Croix, n° 21, Hannut (Belgique), 1979, p. 3-11 ; [21] A. Ramaekers, Chronique “ Wien ”, (en néerlandais) in Clairlieu, 38, Achel, 1980, p. 128-130 ; [22] J. Scheerder, “ Wilhelmus Antonius Van Dinter ”, (en néerlandais) in Clairlieu, 44, Achel, 1986, p. 95-123, 182-235 ; [23] Johannes Cardinal Willebrands, “ The Church Facing Modern Antisemitism ”, Christian-Jewish Relations, vol. 22, n° 1, 1989, p. 9-10 ; [24] Id., Church and Jewish People. New Considerations, Paulist Press, New York/Mahwah, New Jersey, 1992, p. 128-129; [25] Lieven Saerens, « L’attitude du clergé catholique belge à l’égard du judaïsme (1918-1940) », in R. Van Doorslaer (éd.), Les Juifs de Belgique. De l’immigration au génocide : 1925/1945, CREHSGM, Bruxelles, 1994, p. 31-33 ; [26] Jacques Maritain, L’impossible antisémitisme, précédé de Jacques Maritain et les Juifs, par Pierre Vidal-Naquet, Desclée de Brouwer, Paris, 1994 ; [27] G. Passelecq et B. Suchecky, L’encyclique cachée de Pie XI. Une occasion manquée de l’Église face à l’antisémitisme, La Découverte, Paris, 1995, p. 140-144 ; [28] L. van Belkom, Chronique “ « Amici Israel » ”, in Clairlieu, 53, Maaseik, 1995, p. 106-109 ; [29] Id., Chronique “ « Amici Israel » ”, in Clairlieu, 54, Maaseik, 1996, p. 156-157 ; [30] Ph. Chenaux, « Les Amis d’Israël », in « Du judaïsme au Catholicisme : réseaux de conversion dans l’entre-deux-guerres », dans Les convertis aux XIXe et XXe siècles, Artos, Presses universitaires, Arras 1996, p. 96-100 ; [31] Ét. Fouilloux, Les Chrétiens français entre crise et libération 1937-1947, Seuil, Paris, 1997, p. 35-39.
  2. Hubert Wolf, Papst und Teufel. Die Archive des Vatikan und das Dritte Reich, C. H. Beck Verlag, München 2008. L’ouvrage a été rapidement traduit en français sous le titre Le pape et le diable. Pie XII, le Vatican et Hitler : les révélations des archives, CNRS éditions, Paris, 2009.

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