Redécouverte de la relation consubstantielle entre judaïsme et christianisme

Il serait vain et contreproductif de ressasser les textes déplorables évoqués plus haut, et surtout d’en conclure que l’incommunicabilité théologique désespérante entre les confessions de foi juive et chrétienne est une fatalité. Le progrès indéniable de la réflexion chrétienne, sous le choc des événements dramatiques qui ont profondément marqué l’histoire de l’humanité au XXe siècle, a fait prendre conscience à la Chrétienté et à ses hauts dirigeants religieux de l’écharde dans leur conscience que constitue la terrible extermination de millions de Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. En témoigne tout d’abord, par ordre d’importance ecclésiologique, la Déclaration conciliaire Nostra Aetate § 4 [1] :

Scrutant le mystère de l’Église, le saint Concile rappelle le lien qui relie spirituellement le peuple du Nouveau Testament à la lignée d’Abraham. L’Église du Christ, en effet, reconnaît que les prémices de sa foi et de son élection se trouvent, selon le mystère divin du salut, chez les patriarches, Moïse et les prophètes. Elle confesse que tous les fidèles du Christ, fils d’Abraham selon la foi, sont inclus dans la vocation de ce patriarche, et que le salut de l’Église est mystérieusement préfiguré dans la sortie du peuple élu hors de la terre de servitude. C’est pourquoi l’Église ne peut oublier qu’elle a reçu la révélation de l’Ancien Testament par ce peuple avec lequel Dieu, dans sa miséricorde indicible, a daigné conclure l’antique Alliance, et qu’elle se nourrit de la racine de l’olivier franc sur lequel ont été greffés les rameaux de l’olivier sauvage que sont les Gentils. L’Église croit, en effet, que le Christ, notre paix, a réconcilié les Juifs et les Gentils par sa croix et en lui-même, des deux, a fait un seul. L’Église a toujours devant les yeux les paroles de l’apôtre Paul sur ceux de sa race « à qui appartiennent l’adoption filiale, la gloire, les alliances, la législation, le culte, les promesses et les patriarches, et de qui est né, selon la chair, le Christ » (Rm 9, 4-5), le Fils de la Vierge Marie. Elle rappelle aussi que les Apôtres, fondements et colonnes de l’Église, sont nés du peuple juif, ainsi qu’un grand nombre des premiers disciples qui annoncèrent au monde l’Évangile du Christ. Selon le témoignage de l’Écriture Sainte, Jérusalem n’a pas reconnu le temps où elle fut visitée ; les Juifs, en grande partie, n’acceptèrent pas l’Évangile, et même nombreux furent ceux qui s’opposèrent à sa diffusion. Néanmoins, selon l’Apôtre, les Juifs restent encore, à cause de leurs pères, très chers à Dieu, dont les dons et l’appel sont sans repentance. Avec les prophètes et le même Apôtre, l’Église attend le jour, connu de Dieu seul, où tous les peuples invoqueront le Seigneur d’une seule voix et «le serviront sous un même joug (So 3, 9)».

Autre témoignage – plus personnel celui-là mais d’importance en raison de la qualité des interlocuteurs –, l’échange qui eut lieu en 1947, à l’époque de la Conférence de Seelisberg, entre un courageux ecclésiastique suisse, ami et confident de Jacques Maritain et, comme lui, ardent défenseur des juifs persécutés, l’abbé Charles Journet (qui fut fait cardinal vers la fin de sa vie), et Alexandre Safran, alors Grand Rabbin de Roumanie. Voici un bref extrait de la relation qu’en a faite le Grand Rabbin en 1998 [2] :

« L’Abbé Journet me fit part d’un problème religieux qui le hantait : quelle est la situation religieuse d’un croyant conscient de son devoir imprescriptible d’aider les êtres humains dans la détresse et en danger de mort, et qui pourtant ne s’acquitte pas de ce devoir comme il devait le faire surtout en raison de la place exemplaire qu’il occupe en tant que serviteur de Dieu, en tant qu’ecclésiastique ? Il me pria de lui dire ma pensée, notamment à la lumière de l’enseignement religieux juif, à la lumière de la Torah […] Je répondis aussitôt en me référant naturellement à la prescription du Livre du Deutéronome, chapitre 21, qui dit : « Si on trouve un cadavre en plein champ, et que l’auteur du meurtre soit resté inconnu, les Anciens (de la ville la plus proche) s’y transporteront et ils diront : Nos mains n’ont point répandu ce sang-là et nos yeux ne l’ont point vu répandre. Pardonne à ton peuple, Seigneur ! » Le Talmud renchérit sur ce texte biblique qui ne concerne que les Anciens rendus responsables d’un meurtre commis par un inconnu, et ils [les rabbins] nous font comprendre que « ceux parmi les notables religieux qui auraient pu protester (contre les iniquités commises à l’encontre des hommes qui soupirent et gémissent – cf. Éz 9, 4) –, et n’ont pas protesté, pourraient être marqués au front d’un trait de sang » (cf. Talmud de Babylone, Shabbat, 55a) [3] ».

Et le Grand Rabbin d’ajouter :

« L’Abbé Journet n’a pas pu cacher son émotion en écoutant les citations de la Torah que je venais de faire. Je me suis hâté de lui dire que la Torah et les Sages d’Israël savent apprécier la valeur des hirhourei techouva, pensées qui conduisent à l’acte de repentance, contenant, avec le regret véritable, un engagement ferme – salutaire – pour l’avenir [4] ».


  1.  Cité d’après le texte en ligne sur le site du Vatican : http://www.vatican.va/archive/hist_councils/ii_vatican_council/documents/vat-ii_decl_19651028_nostra-aetate_fr.html
  2. Texte intégral dans mon livre, L’apologie qui nuit à l’Église. Révisions hagiographiques de l’attitude de Pie XII envers les juifs. Suivi des contributions des professeurs Michaël R. Marrus et Martin Rhonheimer. Cerf, Paris, 2012, p. 179-189.
  3. Texte cité d’après « Un témoignage », titre du récit du Grand Rabbin Safran, paru dans le vingt-septième « Cahier d’Études Juives » de la revue protestante Foi et Vie, vol. XCVII/1, de janvier 1998, p. 11-16. Le passage que je reprends ici, est extrait de mon article, « Le Grand Rabbin Safran et l’abbé Journet : une leçon talmudique de repentance chrétienne [...] », Sens, 1999/10, octobre 1999, p. 421-433.
  4. J’ai relaté en détail cette rencontre dans mon livre L’apologie qui nuit à l’Église (https://www.smashwords.com/books/view/323579), op. cit., p. 179-189.

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