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Querelle au Vatican sur l’antisémitisme (1928), H. Wolf

[Extrait de Hubert Wolf, Le pape et le diable. Pie XII, le Vatican et Hitler : les révélations des archives, CNRS éditions, Paris, 2009. Chapitre 2 intitulé « Juifs perfides ? Querelle au Vatican sur l’antisémitisme (1928) ».]

L’antisémitisme racial, qui entraîna l’assassinat de plus de six millions de juifs, est considéré comme l’essence même du mal de la première moitié du XXe siècle. l’Église catholique et son chef, le pape, se sont vu et se voient encore reprocher régulièrement leur silence sur la Shoah, et, au fond, leur indifférence quant au sort des juifs. Au lieu de protester publiquement, de se mettre sans réserve, en tant qu’avocate des droits humains, du côté des juifs, l’Église ne se serait souciée, à l’époque du nazisme, que de sa propre survie en tant qu’institution et du salut des âmes de ses seuls fidèles, oubliant ou du moins refoulant les chambres à gaz d’Auschwitz. Pour sauver la peau de ses propres « brebis », elle avait même conclu en 1933 un pacte avec le diable, incarné par Adolphe Hitler : le Concordat du Reich. Si l’on en croit le pamphlet de Daniel Goldhagen, dont il dit lui-même que ce n’est « pas un exercice d’historiographie [1] », ce pacte avec le diable fut chose facile pour le pape et pour l’Église. Car, du point de vue de cet auteur, tous les catholiques étaient antisémites : le pape tout autant que son secrétaire d’État, les cardinaux tout autant que les évêques, le clergé tout comme les laïcs. En matière de haine des juifs, il y avait donc, selon Goldhagen, une affinité profonde entre le nazisme et le catholicisme.

Les défenseurs de l’Église catholique n’ont eu aucun mal à récuser ces reproches à l’emporte-pièce. Car, cinq ans déjà avant la « prise de pouvoir » de Hitler et le début des persécutions des juifs en Allemagne, et plus de 10 ans avant la « Nuit de Cristal », l’Église catholique avait clairement condamné l’antisémitisme racial moderne. Le 22 mars 1928, le pape Pie XI approuvait un décret de la suprême congrégation du Saint-Office, qui indiquait : « l’Église catholique a toujours eu coutume, de prier pour le peuple juif, qui fut le dépositaire des promesses divines jusqu’à Jésus-Christ, malgré l’aveuglement continuel de ce peuple, bien plus, à cause même de cet aveuglement. Avec quelle charité le Siège apostolique n’a-t-il pas protégé le même peuple contre les vexations injustes ! Parce qu’il réprouve toutes les haines et les animosités envers les peuples, il condamne au plus haut point la haine contre le peuple autrefois choisi par Dieu, cette haine qu’aujourd’hui l’on a coutume de désigner communément par le mot d’«antisémitisme» [2] ».

Jusqu’à l’ouverture des archives, il était toutefois impossible d’analyser les causes immédiates de cette condamnation papale de la haine des juifs et de l’antisémitisme. Il fallait s’en remettre à l’interprétation immanente du texte du décret. Or, celui-ci est clair : le Saint-Office a traité de l’antisémitisme dans le contexte d’une mise à l’index d’un opuscule publié par un groupe d’ecclésiastiques, les « Amici Israel », sous le titre Pax super Israel. Après un examen approfondi, l’Inquisition romaine avait décidé de dissoudre cette association. Tout en reconnaissant que l’intention de ses membres (prier pour la conversion des juifs) était tout à fait « louable », on croyait devoir constater que, dans les années qui s’étaient écoulées depuis sa création, cette œuvre sacerdotale avait « adopté une manière d’agir et de penser contraire au sens et à l’esprit de l’Église, à la pensée des Saints Pères et à la Liturgie ».

Comment l’interdiction d’une association sacerdotale résolument judéophile, qui regroupait plus de trois mille membres, dont d’éminents cardinaux et évêques appartenant à la Curie, et la condamnation, au même moment, de l’antisémitisme racial, s’accordent-elles, cela n’apparaît pas clairement dans le décret lui-même. Même les motifs du jugement cités dans le texte restent plutôt flous. Ce qui aurait contredit la sainte liturgie notamment est formulé de manière très générale. Avant même l’ouverture des archives, les historiens supposaient toutefois qu’il pouvait s’agir de projets de réforme concernant la liturgie du Vendredi saint, les éléments critiques à l’égard des juifs apparaissant ici avec une densité particulière. Outre la passion selon Saint-Jean, qui souligne davantage la responsabilité du peuple juif dans la crucifixion et la mort de Jésus que ne le font les évangiles synoptiques, il faut surtout citer ce que l’on appelle les « impropères » et les grandes oraisons. Les impropères étaient chantés pendant l’adoration de la croix ; le Seigneur, crucifié, se plaignait de son peuple infidèle : « Ô mon peuple, que t’ai-je fait ? En quoi t’ai-je affligé ? Réponds-moi. Est-ce parce que je t’ai tiré de la terre d’Égypte, que tu as dressé une croix pour ton Sauveur ? […] Je t’ai planté comme la plus belle de mes vignes, et tu n’as eu pour moi que de l’amertume ; car dans ma soif, tu m’as donné du vinaigre, et tu as percé d’une lance le côté de ton Sauveur. *[3] » Et, dans la huitième oraison de la liturgie du Vendredi saint, on priait pour les « Juifs perfides », ou, plus exactement, en latin, langue prescrite pour l’office, « pro perfidis Judaeis ».

Effectivement, un dossier trouvé en 2003 dans les archives de la congrégation pour la Doctrine de la foi, dans fonds « Rerum Variarum » (cote « 1928 n°2 ») permet d’identifier précisément les termes du conflit. Ce fut surtout le qualificatif de « Juifs perfides », appliqué au peuple d’Israël, élu de Dieu, qui allait constituer le point de départ d’un violent conflit au sein de la Curie, à propos non seulement de la liturgie du Vendredi saint, mais aussi, du même coup, des attitudes globales de l’Église catholique envers le judaïsme et l’antisémitisme. Pie XI lui-même était tout aussi impliqué que le Saint-Office et la congrégation des Rites, chargée du bon respect de la liturgie de l’Église. Le conflit entre les différents acteurs de la Curie allait faire apparaître toute la gamme des positionnements possibles à l’égard du judaïsme : les antisémites affirmés s’opposèrent aux judéophiles déclarés, les partisans de Theodor Herzl (1860-1904) aux antisionistes avoués. La problématique essentielle est la suivante : quelle attitude le pape adopta-t-il face à ces tensions au sein de la Curie ? Quelle était sa position personnelle ? Quelle feuille de route officielle définit-il ? Quelle fut précisément la toile de fond de la condamnation de l’antisémitisme par le pape en 1928 ? L’Église catholique a-t-elle, par cette déclaration, pris des distances véritablement claires vis-à-vis de toute haine antisémite ? Ou bien ces formules cachent-elles de tout autres intentions ?


  1. D. Goldhagen, Le devoir de morale, trad. De l’anglais par William-Olivier Desmond, Seuil, 2003, p. 430.
  2. Décret supprimant l’Association des « Amis d’Israël » (25 mars 1928), in Actes de Pie XI, vol. 4 (années 1927 et 1928), 1932, p. 200-201.
  3. Missel romain latin-français édité par la Société saint Jean de l’Évangile, Desclée & Cie, Tournai, 1921, p. 478 sq. * La version française des impropères et de l’oraison cités dans ce chapitre a été tirée du Missel romain latin-français édité par la Société saint Jean de l’Évangile, NdT.

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