Prions pour le peuple élu, Hubert Wolf

[Extrait de Hubert Wolf, Le pape et le diable. Pie XII, le Vatican et Hitler : les révélations des archives, CNRS éditions, Paris, 2009. Chapitre 2 intitulé « Juifs perfides ? Querelle au Vatican sur l’antisémitisme (1928) ».]

Réformer la prière du Vendredi saint en supprimant les passages consacrés aux « juifs perfides » aurait constitué un signal plus clair contre l’antisémitisme que de condamner ce dernier de manière générale dans le décret de dissolution des Amici Israel. Une modification de la liturgie catholique dans le monde entier aurait peut-être eu plus d’effet qu’une encyclique contre le racisme comme celle que le pape allait préparer en 1938, ou d’autres déclarations papales contre l’antisémitisme.

Les bénédictins de Beuron eurent toutefois le courage, une décennie après l’affaire des Amici Israel, de proposer aux fidèles allemands, dans l’édition du missel « Schott » de 1937, une nouvelle traduction de « pro perfidis Judaeis » : au lieu de juifs « perfides », on parlait désormais de juifs « infidèles » [1]. La notion véritablement problématique ne disparaissait pas du texte officiel de la prière en latin, mais la connotation négative était atténuée pour les fidèles, dont la majorité ignorait le latin. L’archevêque de Fribourg, Conrad Gröber, souvent traité de « Conrad brun » en raison de sa prétendue proximité avec le nazisme, avait accordé son imprimatur à cette modification. Il n’avait pas besoin d’autorisation romaine pour cela.

Mais ce changement constitua une exception. Les expressions pointées par les Amici figuraient encore dans les autres missels et éditions populaires. À Rome, il fallut encore une décennie avant que la congrégation des Rites ne puisse, en réponse à la question de la traduction juste de la prière du Vendredi saint pour les juifs, se résoudre à accepter comme légitime la traduction « juifs infidèles ». Le décret publié en 1948 dans les Acta Apostolicae Sedis reconnaissait que le terme « perfidus », surtout dans de nombreuses traductions, pouvait heurter les juifs. La traduction « infidèles » n’était pas approuvée explicitement par Rome, mais la congrégation indiquait ne pas réprouver les expressions traduisant « perfidis » en ce sens[2].

La demande de modification, qui avait été rejetée par le Saint-Office en 1928, fut enfin acceptée, plus d’un quart de siècle plus tard, par Pie XII dans le contexte de la réforme de la liturgie du Vendredi saint. L’aggiornamento prescrivait, pour la prière pour les juifs comme pour les autres prières, l’insertion de la génuflexion entre l’exorde et l’oraison. Dans la Feier der heiligen Woche (« Célébration de la semaine sainte »), parue en 1956, on trouvait pour la première fois la nouvelle formulation en allemand également [3]. La réforme du pape Pacelli attribuait aussi des titres aux différentes intentions de prières, ce qui était également une première. La prière pour les juifs devint « Pro conversione Judaeorum ». Cette formule particulièrement malheureuse mettait le peuple de l’Ancienne Alliance au même niveau que les infidèles, dont la prière était intitulée « Pro conversione Infidelium ». En outre, même après la Seconde Guerre mondiale, on continuait d’associer au concept de « conversio » l’intention d’une « mission » chrétienne de conversion des juifs.

Une réforme décisive intervint en 1959, du fait de Jean XXIII (1958-1963). Au cours de [l’office] du Vendredi Saint, célébré à Saint-Pierre, il omit dans l’exorde l’adjectif « perfidis ». Suivit, avant l’oraison, la prière silencieuse avec génuflexion (comme cela avait été concédé quatre ans plus tôt par Pie XII) et, dans l’oraison proprement dite, il remplaça « judaicam perfidiam » par « judaeos » seulement. Il accédait ainsi aux demandes des Amici Israel. Trente ans plus tôt, les Abbés Schuster et Gariador, ainsi que le chanoine van Asseldonk avaient dû abjurer solennellement cette formule devant le Saint-Office.

Jusqu’ici, les chercheurs ne pouvaient se prononcer sur ce qui avait motivé en dernier ressort le pape à franchir ce pas. Sa sensibilité générale en faveur du peuple juif semble indiquer qu’Angelo Giuseppe Roncalli [a] été un « Ami d’Israël » tardif. Ainsi l’intention de prière pour les juifs lue par Jean XXIII, texte obligatoirement prescrit à partir de 1960 pour l’ensemble de l’Église, suit largement le formulaire de prière que les Amici avaient communiqué à la congrégation des Rites en 1928. On ne peut affirmer avec certitude que l’initiative en revenait à Anton Van Asseldonk ; mais une lettre de celui-ci, adressée au pape en date du 28 octobre 1959, et citée dans l’inventaire des documents regroupés dans le fonds exploité ici, permet au moins de le supposer [4]. Le texte du courrier, issu des archives de la congrégation pour la Doctrine de la Foi, n’est toutefois pas encore accessible, du fait du délai de consultation.

Mais, en dépit de ces modifications, on continuait, dans l’intention de prière du Vendredi saint, de prier pour la conversion des juifs. Le concile Vatican II et le nouveau Missel de 1970 représentèrent, dans les relations entre juifs et catholiques, une avancée cruciale, avec une nouvelle version du texte, empreinte d’un grand respect pour le peuple juif. L’article 4 de la « déclaration ‘Nostra Aetate’ sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes » du 28 octobre 1965 abordait cette question de manière précise. On peut clairement suivre l’avis de Karl Rahner (1904-1984) et Herbert Vorgrimler, qui constatent dans leur commentaire de cette déclaration qu’il y a, dans les rapports entre juifs et chrétiens « davantage à régler qu’un passé cruel et non résolu, dans lequel les chrétiens se sont rendus coupables […] de nombreux péchés, persécutions sanglantes et morales à l’encontre des juifs et, aujourd’hui, de mensonges manifestes. Le fait est que, jusqu’à ce concile, l’antisémitisme inhumain et contraire au christianisme a aussi été alimenté par de nombreuses composantes de la liturgie catholique [5].» Le texte du décret évoquait le patrimoine commun aux juifs et aux chrétiens et rejetait la condamnation globale des juifs comme maudits de Dieu. Se souvenant « du patrimoine qu’elle a en commun avec les juifs », l’Église déplorait « les haines, les persécutions, les manifestations d’antisémitisme dirigées contre les juifs, quels que soient leur époque et leurs auteurs. » Elle réprouvait, « comme contraire à l’esprit du Christ, toute discrimination ou vexation dont sont victimes des hommes à cause de leur race, de leur couleur, de leur condition ou de leur religion ». Le « patrimoine spirituel commun aux juifs et aux chrétiens », étant « si important », le concile souhaitait « favoriser et recommander la connaissance et l’estime mutuelles », surtout par la voie du dialogue fraternel. Selon « Nostra Aetate », on ne devait plus, en tant que catholique, présenter les juifs « ni comme réprouvés par Dieu ni comme maudits [6] ».

L’estime due à Israël, déjà exprimée dans cette Déclaration, apparaît encore plus clairement dans la nouvelle formulation de la prière du Vendredi saint pour les juifs, encore en vigueur aujourd’hui : « Prions pour les Juifs à qui Dieu a parlé en premier : qu’ils progressent dans l’amour de son Nom et la fidélité à son Alliance. Fléchissons les genoux. – Silence – Levez-vous. Dieu éternel, Dieu tout-puissant, toi qui as choisi Abraham et sa descendance pour en faire les fils de ta promesse, conduis à la plénitude de la rédemption le premier peuple de l’Alliance, comme ton Église t’en supplie. Par Jésus, le Christ, notre Seigneur [7]. » La prière pour les juifs se trouve aujourd’hui en sixième position, entre la prière pour l’unité des chrétiens et la prière « pour ceux qui ne croient pas encore en Jésus-Christ ». Cela constitue un « virage à 180 degrés » (Daniela Kranemann) par rapport au texte préconciliaire. Il n’est plus question de conversion des juifs, ce qui signifie que les promesses divines faites à Israël sont reconnues de façon pérenne.

Au cours de l’année jubilaire 2000, dans sa confession des fautes, le pape Jean-Paul II a également prié et demandé pardon pour les péchés que nombre de chrétiens ont commis « contre le peuple de l’alliance et des bénédictions ». Le pape a évoqué le souvenir des souffrances « endurées au cours de l’histoire par le peuple d’Israël [8] ». Peut-être avait-il aussi à l’esprit la prière du Vendredi saint du Missel tridentin et l’échec de la réforme de 1928.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Le 7 juillet 2007, en effet, le pape Benoît XVI signait la lettre apostolique « Summorum pontificum », destinée à faciliter nettement l’usage de la liturgie romaine préconciliaire, selon le missel de 1962. Ce qui avait été sacré pour des générations de fidèles ne pouvait « à l’improviste se retrouver totalement interdit, voire considéré comme néfaste [9] », déclarait le pape pour expliquer son engagement en faveur de cette « expression extraordinaire de la liturgie [10]». Les formulations de la prière pour les juifs dans l’ancien et le nouveau missel romain, qui sont, selon le pape deux modes d’usage d’un seul et même rite, sont toutefois difficiles à harmoniser. Car si le missel de 1962 ne comporte plus les mots incriminés « perfidis » et « perfidiam », il continue, malgré les modifications apportées par Jean XXIII, d’évoquer un « peuple aveuglé », qu’il s’agit d’arracher aux « ténèbres ». Comme il fallait s’y attendre, de nombreux représentants du judaïsme, mais aussi de nombreux catholiques, ont critiqué avec virulence cette lettre apostolique. Ils craignaient que le dialogue entre juifs et chrétiens, ouvert depuis le concile Vatican II et prometteur, ne s’en trouve durablement perturbé. Selon ces critiques, la forme extraordinaire de la prière pour les juifs, de nouveau autorisée pour la liturgie, contredisait clairement la déclaration « Nostra Aetate ».

Les critiques furent efficaces : le 6 février 2008, l’Osservatore Romano publia une nouvelle version de la prière pour les juifs pour la messe tridentine. Mais Benoît XVI ne remplace pas simplement l’ancien texte par la version latine postconciliaire tirée du missel de Paul VI : il a préféré opter pour une formulation de compromis, qui évite uniquement les passages les plus choquants. La traduction de la liturgie à célébrer en latin dit : « Prions aussi pour les Juifs. Que notre Dieu et Seigneur illumine leurs cœurs pour qu’ils reconnaissent Jésus-Christ comme sauveur de tous les hommes. Prions. Fléchissons les genoux. Levez-vous. Dieu éternel et tout-puissant, qui veux que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité, accorde dans ta bonté que la plénitude des nations étant entrée dans ton Église, tout Israël soit sauvé. Par le Christ notre Seigneur. Amen [11]. Il n’est plus question ici d’une voie de salut propre aux juifs. La conversion de tous les peuples au Christ inclut explicitement aussi le peuple d’Israël. Les formes ordinaire et extraordinaire de l’« unique » liturgie catholique se trouvent ainsi dans une tension insurmontable. Cela n’est sans doute pas pour simplifier les discussions sur les relations entre l’Église catholique et le judaïsme.


  1. Anselm Schott, Das Messbuch der heiligen Kirche. Mit liturgischen Erklärung und kurzen Lebenbeschreibungen der Heiligen. Neubearbeitet von Mönchen dez Erzabtei Beuron, Fribourg-en-Brisgau, 1937, p. 330.
  2. « Erklärung der Ritenkongregation vom Juni 1948 », in Acta Apostolicae Sedis 40 (1948), p. 342.
  3. Die Feier der Heiligen Woche (Beiheft zum Laudate), Münster, 1956 ; Das vollständige Römische Messbuch lateinisch und deutsch mit allgemeinen und besonderen Einführungen im Anschluss an das Messbuch von Anselm Schott herausgegeben von Benediktmern der Erzabtei Beuron, Fribourg-en-Brisgau, 1956, p. 392.
  4. L’existence de cette lettre (mais non son contenu) est confirmée par la mention qu’en fait A. Ramaekers, “Doctor Anton van Asseldonk o.s. crucis 1892-1973”, (en néerlandais) in Clairlieu, Achel, 1978, p. 24-25.
  5. Karl Rahner, Herbert Vorgrimler, Kleines Konzilskompendium. Sämtliche Texte des Zweiten Vatikaums mit Einfürungen and ausführlichem Sachregister, Fribourg-en-Brisgau, 1979, p. 351.
  6. Déclaration sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes « Nostra Aetate » du 28 octobre 1965, in Les conciles œcuméniques. Les décrets, vol. 2.2 De Trente à Vatican II, p. 1965-1971, ici 1969 et 1971.
  7. Missel Romain, Desclée-Mame, Paris 1969, 1974, p. 154.
  8. « Confession des fautes et demande de pardon », in La Documentation catholique, 2 avril 2000, n° 2223, p. 331.
  9. « Lettre aux évêques du monde entier pour présenter le ‘Motu proprioSummorum Pontificum », version française publiée dans La Documentation catholique, 2007, n° 2385, p. 707.
  10. Benoît XVI, Lettre apostolique en forme de Motu proprio, version française publiée dans La Documentation catholique, 2007, n° 2385, p. 702.
  11. Nota della Segretaria di Stato, in L’Osservatore Romano, n° 31, 6 février 2008, p. 1.

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