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L’avis de la congrégation des Rites, Hubert Wolf

[Extrait de Hubert Wolf, Le pape et le diable. Pie XII, le Vatican et Hitler : les révélations des archives, CNRS éditions, Paris, 2009. Chapitre 2 intitulé « Juifs perfides ? Querelle au Vatican sur l’antisémitisme (1928) ».]

Pie XI remit tout de suite cette demande, vraisemblablement sans l’avoir lui-même examinée de près, à la congrégation des Rites, dont relevait ce dossier ; celle-ci la transmit à son tour à sa commission de liturgie. Conformément à l’usage des congrégations de la Curie, avant que les cardinaux du dicastère ne traitent eux-mêmes une affaire, on fit appel à un expert choisi parmi les consulteurs, qui devait rédiger un avis écrit détaillé. Alors seulement, à l’appui [lire plutôt: sur la base] de ce document, la congrégation prendrait sa décision en réunion plénière. Ce dossier échut à Hildefons Schuster (1880-1954), abbé du monastère bénédictin de saint-Paul-hors-les-Murs, à Rome. C’était un spécialiste particulièrement au fait de l’histoire de la liturgie, consulteur depuis 1914 de la commission de liturgie de la congrégation des Rites, autrement dit un « vieux routier » de ce type d’activité. D’après la procédure réglementaire de cette congrégation, la mission de Schuster aurait consisté à élaborer un rapport d’expertise relatif à la demande des Amis d’Israël. A-t-il effectivement rédigé un tel document ou s’en est-il tenu à quelques brèves déclarations écrites, les archives ne l’indiquent toutefois pas clairement – à première vue, en tout cas. Les pièces relatives à cette affaire comportent bel et bien un solide mémorandum, qui prenait position en faveur de la réforme des Amis d’Israël en s’appuyant sur des arguments empruntés à l’histoire de la liturgie [1]. Mais malheureusement, ce mémorandum n’est pas signé.

Ce document est peut-être le rapport que le consulteur Schuster avait établi et joint en annexe à sa réponse au préfet de la congrégation. La solide compétence de son rédacteur en matière d’histoire de la liturgie porte à le croire. Ildefons Schuster était en effet un historien de la liturgie renommé, qui avait lui-même déjà publié dans sa discipline. La mission d’expertise lui avait par ailleurs été confiée « pro studio et voto [2] ». Mais les lettres de quelques lignes seulement adressées par Schuster en date des 16 et 20 janvier 1928 au secrétaire de la congrégation des Rites semblent un peu courtes pour un véritable avis basé sur des études approfondies. Par la suite, aucun lien ne fut plus jamais établi explicitement entre le bénédictin et le mémorandum. Et les arguments que renfermait ce document ne lui seraient pas reprochés par l’Inquisition, qui s’occuperait ultérieurement de cette affaire. Il ne serait jamais question que d’une formule sévère, tirée de son courrier du 20 janvier : Schuster évoquait, à propos de la prière pour les juifs, un « usage superstitieux ». Et, comme le suggère son courrier adressé le 16 janvier à la congrégation, son rapport pouvait vraisemblablement s’autoriser une telle brièveté car Schuster avait dû se contenter d’ajouter son « humble avis » en confirmation des « arguments circonstanciés » ayant, précisément, déjà été avancés par « d’autres ».

Autre hypothèse : ce document constitue une annexe à la demande des Amici Israel elle-même. Des publications néerlandaises consacrées à Sophie van Leer et Laetus Himmelreich rapportent, en s’appuyant sur des sources non vaticanes, que le franciscain Himmelreich avait rédigé conjointement avec Anton van Asseldonk « een ‘Pro Memoria’ voor de Congregatie der Riten [3] » (un mémorandum pour la congrégation des Rites). Malheureusement, aucun exemplaire du dépôt légal de ce mémorandum n’a été conservé dans les archives consultées par les auteurs hollandais. Himmelreich avait en outre préparé pour la revue Pax super Israel un article circonstancié en faveur de la réforme de la prière pour les juifs, article qui comportait des arguments empruntés à l’histoire de la liturgie. Le 24 février 1928, à l’occasion du deuxième anniversaire de l’association des Amis d’Israël, il devait présenter à Rome un exposé sur ce même thème. De nombreux éléments laissent donc penser que le mémorandum conservé sans signature dans les dossiers du Saint-Office n’est autre que celui de Himmelreich et Asseldonk.

Ce document reformule clairement les grandes préoccupations des Amici Israel [4] : « Alors qu’en ces jours le nombre des Amis d’Israël croît et que s’élève l’instante prière pour le retour d’Israël, de toutes les parties du monde, à Dieu, que dans le même temps les signes se multiplient qui semblent indiquer que l’instant du glorieux retour de ce peuple ne se fera plus attendre longtemps, des voix se multiplient aussi pour demander que tout ce qui pourrait paraître dur ou peu agréable à l’égard d’Israël soit supprimé des disputes académiques et, de manière générale, de tout type de parole et de prière. » Les auteurs démontraient que, depuis les premiers temps attestés de l’histoire liturgique, une prière spéciale pour les juifs était d’usage quotidien dans la prière universelle de l’Église. Les grandes oraisons du Vendredi saint étaient le dernier élément qui subsistait de cette prière universelle. Pour le Vendredi saint, on trouvait ainsi depuis l’an 500 une intention de prière spécifique pour les juifs. Pour Himmelreich et Asseldonk, ceci était clair : «Quand l’Église prie pour les Juifs, ce n’est pas comme pour des étrangers qu’elle prie pour eux. Seul Israël ne voit pas le voile qui est sur ses yeux, mais Israël ne peut soulever ce voile par lui-même parce que, comme le dit saint Paul, c’est de manière particulière, à la miséricorde de Dieu qu’il revient de le faire » (Épître aux Romains II, 25-36). L’introduction de ce mémorandum se concluait comme dans un soupir : « Oh, que Dieu exauce bientôt ces prières. »

La première grande partie du mémorandum analyse les deux éléments incriminés dans la prière pour les juifs, éléments « qui, si on les explique mal, semblent altérer le sens de toute la prière ». Était d’abord traité le mot « perfidus ». Les rédacteurs devaient toutefois concéder ici que cette formule « aux résonances si dures pour nous » est constamment présente, depuis les missels les plus anciens jusqu’à nos jours. L’analyse diachronique de la liturgie ne pouvait donc servir à justifier une réforme. On ne pouvait donc par conséquent avancer le raisonnement : cela ne se trouvait pas dans l’Église d’autrefois ; c’est seulement au cours des siècles, notamment avec l’« obscur » Moyen Âge, que cet abus s’est insinué ; procédons à une réforme pour supprimer cette modification et revenir à la pureté de la forme ancienne. La carte historique n’étant pas gagnante, les auteurs du mémorandum furent obligés de se placer sur un tout autre terrain. Ils jouèrent la carte philologique et explorèrent l’étymologie de « perfidus », en quête d’un éventuel changement de sens de cet adjectif. « Peut-être, se demandaient-ils, cette expression qui heurte nos oreilles, n’est-elle pas si dure à l’origine ? » Selon le Lexicon Totius Latinitatis, « perfidiosus » se différencie de « perfidus » comme « ebriosus » de « ebrius », autrement dit comme « alcoolique » de « ivre[5] ». Les Amici tentèrent d’illustrer leur interprétation subtile par un exemple concret, tiré de l’expérience de maints cardinaux et consulteurs : être ivre un jour est en effet tout autre chose que d’être un alcoolique à qui il faut sa dose permanente. Transposée dans la sphère religieuse, cette distinction donnait : « Est ‘perfidus’ celui qui viole la loi quelquefois ; est ‘perfidiosus’ celui qui faillit pleinement à la foi. Ainsi, nous devons conclure que la signification de ce mot a complètement changé, le mot ‘perfidus’, qui s’est établi par emprunt dans presque toutes les langues européennes modernes, semblant aujourd’hui exprimer en quelque sorte une corruption totale. »

« Il ne paraît pas vraisemblable, concluaient les rédacteurs, que la Mère Église, lorsqu’elle a introduit cette expression dans la sainte Liturgie, ait voulu charger cette notion d’un sens aussi dur. Or, l’expérience montre clairement que les chrétiens, lorsqu’ils cherchent aujourd’hui des arguments en faveur de l’antisémitisme, citent presque systématiquement cette expression. Dans la mesure où cette dureté n’a pas été voulue par l’Église et ne s’est inscrite dans la prière que suite au changement de sens des notions « perfidus » et « perfidia », il est à souhaiter vivement que ces mots soient complètement abandonnés ou changés en mieux. » La solution pouvait consister à remplacer tout simplement « perfidiam Judaicam » par « plebem Judaicam, le « peuple juif », expression qui apparaissait déjà dans le Manuale Ambrosianum* du XIe siècle [6]. La remarque selon laquelle l’expression « Juifs perfides » de la liturgie du Vendredi saint permettait d’arguer de façon convaincante d’un antisémitisme instillé par l’Église, le plus naturellement du monde, jusque dans ses offices religieux avait une importance fondamentale. Il est significatif que l’on ne se contente pas ici d’évoquer de manière très générale une hostilité catholique à l’égard des juifs ou, de manière édulcorée, un antijudaïsme traditionnel de l’Église : l’on taxe explicitement l’Église d’antisémitisme liturgique.

Dans une deuxième grande partie, le mémorandum analyse l’absence de la formule « Oremus. Flectamus genuas. Levate », que comportait initialement – jusqu’en 800 en tout cas – la prière pour les juifs, à l’instar de toutes les autres prières du Vendredi saint. À partir de l’époque carolingienne, une modification s’amorça, dont il n’est toutefois plus possible d’identifier clairement les causes. C’est seulement dans le missel tridentin, promulgué en 1570, que cette formule disparut définitivement. « Depuis lors, les liturgistes ont tenté de déceler les mystérieuses raisons de cette différence entre la prière pour les juifs et les autres prières du Vendredi saint, disant que les juifs s’étaient livrés, durant la nuit de la Passion, à un jeu ignoble, qu’ils s’étaient moqués cette nuit-là du Seigneur Jésus en s’agenouillant, et que cette infamie nous a dissuadés de faire une génuflexion pendant la prière pour les juifs. Ceci contredit pourtant la vérité de l’Évangile. On ne peut en effet en aucune manière reprocher aux Juifs de s’être moqués cette nuit-là de Jésus en s’agenouillant. Ceci est dit exclusivement des soldats romains qui surveillaient Jésus dans son cachot. » On ne peut démontrer plus clairement l’absurdité des motifs invoqués pour justifier l’absence de la génuflexion pour les juifs. Le mémorandum s’achevait sur une phrase en forme de prière : « Que cette notice, introduite par haine de ce peuple et fondée sur une pure fiction, soit modifiée dans notre liturgie, afin que le retour d’Israël à Jésus, pasteur des âmes, soit facilité, et que la majesté de la prière religieuse pour Israël resplendisse, le Vendredi saint aussi, de son éclat originel, sans brouillard obscurcissant. »

Dans une lettre adressée à Angelo Mariani, secrétaire de la congrégation des Rites, en date du 16 janvier 1928, l’Abbé Schuster s’acquittait de sa mission d’expertise avec une brièveté spartiate [7]. Il se ralliait sans réserve aux arguments du mémorandum et ajoutait comme étant son « humble avis » le souhait d’une modification rapide de la prière du Vendredi saint, « pour qu’en soit retiré ce qui correspond à l’opinion publique d’autres temps, mais qui est difficilement conciliable avec l’esprit de l’Église ». De toute évidence, les raisons historiques et philologiques avancées par les Amici avaient entièrement convaincu ce spécialiste de la liturgie. Quelques jours plus tard, le 20 janvier 1928, dans un autre courrier à Mariani, il revenait sur cette question et observait que « la triple proposition relative au remplacement du mot ‘perfidis’ à l’‘Oremus’ et à la génuflexion me semble complètement justifiée par la tradition classique de la liturgie romaine. Il s’agit au fond d’abolir un usage tardif et superstitieux. »

Le secrétaire de la congrégation des Rites, Mariani, fit immédiatement examiner la version du manuscrit Z du Manuel ambrosien que le mémorandum avait citée, dans l’édition de Marcus Magistretti (1862-1921) datée de 1904, à titre de modèle pour la réforme envisagée [8]. On y trouvait en effet, au lieu de l’expression « Judaicam perfidiam » (perfidie juive), la formulation « plebem Iudaicam » (peuple juif). L’exorde figurant dans ce formulaire du XIe siècle disait en revanche « Oremus et pro perfidis Iudaeis », de sorte que le Manuel ambrosien ne pouvait servir de modèle pour la réforme de la prière du Vendredi saint puisque le mot incriminé « perfidis » s’y trouvait aussi – quoique ce ne fût qu’une fois et non deux comme dans la version tridentine [9].

Dans une synthèse récrite avec des « variazioni », la commission liturgique de la congrégation des Rites fit récapituler une nouvelle fois les faits essentiels de l’histoire liturgique [10]. On arriva au résultat suivant : le terme « perfidiam » se trouve dans tous les missels et sacramentaires. C’est seulement au IXe siècle que la génuflexion disparut, tout d’abord dans des liturgies non romaines. L’oremus fut peu à peu abandonné, à partir de la seconde moitié du XIIIe siècle. Mais on le trouve encore dans des missels parisiens et vénitiens des XVIe et XVIIe siècles ; et il apparaît pour la dernière fois dans une édition de 1676.

Bien que ces résultats ne permettent pas à l’historien de trancher, la commission de liturgie de la congrégation des Rites se rallia à l’argumentation du mémorandum et à l’avis de Schuster. Elle décida, lors de sa réunion du 18 janvier 1928, d’adopter la proposition de réforme des Amis d’Israël et de modifier en conséquence l’intention de prière du Vendredi saint [11]. La congrégation romaine en charge de cette affaire souhaitait écarter tout antisémitisme de la liturgie et émettre un signal clair. À une époque où l’antisémitisme entrait dans les salons d’Europe, il fallait priver les buveurs de bière, catholiques compris, d’un argument très utilisé dans les conversations de comptoir : l’antisémitisme n’est pas si grave, au contraire, il correspond même à la meilleure tradition de l’Église ; on avait encore, à l’office du Vendredi saint, prié pour les juifs perfides, aussi peu fiables dans le domaine de la foi que dans celui de l’argent.


  1. Rapport explicatif, sans date [enregistré par le Saint-Office le 27 janvier 1928] ; ACDF, SO RV 1928, n° 2, fasc. 1, n° 8.
  2. Gariador et Asseldonk à Pie XI le 2 janvier 1928 avec des notes du secrétaire de la congrégation des Rites : « Ad R. P. Abb. Ilde. Schuster OSB, consultorem pro studio et voto » ; ACDF, SO RV 1928, n° 2, fasc. 1, n° 2.
  3. Poorthuis/Salemink, van Leer, p. 277 ; Poorthuis/Salemink, Himmelreich, p. 58.
  4. Mémorandum ; ACDF, SO RV 1928 n° 2 fasc. 1, n° 5. Même référence pour la suite du développement.
  5. Totius Latinitatis Lexicon, consilio et cura Jacobi Facciolati, opera et studio Aegidii Forcellini, vol 3, Schneeberg, 1833, p. 346.
  6. M. Magistretti, Manuale Ambrosianum et codice saec. XI olim in usum canonicae vallis Travaliae, Pars altera, Milan, 1904, p. 194, variante du ms Z, variante signalée pour la ligne 19.
  7. Schuster à Mariani le 16 janvier 1928 ; ACDF, SO RV 1928 n° 2 fasc. 1, n° 9. Sur Mariani, de 1925 à 1929 secrétaire de la congrégation des Rites, on ne dispose d’aucune indication biographique.
  8. Ordre du secrétaire de la congrégation des Rites à Monseigneur Luigi Grammatica le 9 janvier 1928 ; ACDF, SO RV 1928 ; ACDF, SO RV 1928, n° 2 fasc. 1, n° 6.
  9. Giovanni Castoldi à Luigi Grammatica le 16 janvier 1928 ; ACDF, SO RV 1928 n° 2 fasc. 1, n° 7.
  10. Variazioni, sans date [envoyé en annexe 2. à la congrégation des Rites et enregistré le 27 janvier 1928] ; ACDF, SO RV 1928 n° 2 fasc. 1, n° 8.
  11. Décision de la Commission de liturgie de la congrégation des Rites, 18 janvier 1928 ; ACDF, SO RV 1928 n° 2 fasc. 1 n° 8.

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L’avis de la congrégation des Rites, Hubert Wolf Copyright © 2014 by Menahem Macina. All Rights Reserved.

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