Devant le tribunal du Saint-Office, Hubert Wolf

[Extrait de Hubert Wolf, Le pape et le diable. Pie XII, le Vatican et Hitler : les révélations des archives, CNRS éditions, Paris, 2009. Chapitre 2 intitulé « Juifs perfides ? Querelle au Vatican sur l’antisémitisme (1928) ».]

 

Avant la publication d’une décision, et a fortiori s’agissant de réformer un texte liturgique aussi important que l’intention de prière du Vendredi saint, la congrégation des Rites devait, au même titre que toute autre instance romaine dès lors que des questions liées à la foi étaient en jeu, demander l’aval du Saint-Office. Mariani, secrétaire de la congrégation des Rites, envoya donc l’ensemble des pièces, accompagnées d’un courrier daté du 20 janvier 1928, à l’assesseur de la suprême congrégation, Nicola Canali (1874-1961 [1]). Tout donnait à penser que la décision de la congrégation des Rites allait être rapidement confirmée par la «Suprême». Ce contrôle semblait prendre la tournure d’une affaire routinière, d’autant que le cardinal secrétaire Merry del Val était lui-même membre des Amici Israel. Or, au Saint-Office, le vent tourna dans une direction inattendue. Il ne pouvait être question d’approuver la décision de la congrégation des Rites sans autre forme de procès. Au contraire : la réforme de la prière pour les juifs allait devenir un grand dossier d’inquisition ! Nous retracerons tout d’abord les débats internes et les querelles de différents intervenants et congrégations sur les rapports de l’Église à la question juive et à l’antisémitisme.

Dans une première étape de la procédure, il fut d’abord fait appel aux consulteurs. Un expert devait rédiger un avis écrit, destiné à être discuté entre les consulteurs avant que les cardinaux de la congrégation ne puissent traiter cette question. Cette expertise ne fut pas confiée à n’importe quel consulteur, mais au théologien de la cour pontificale Marco Sales (1877-1936), père dominicain membre de droit du Saint-Office, qui était considéré comme la bouche et l’oreille du Saint-Père. Suivant l’usage, l’expert commença par résumer le déroulement de l’affaire à l’intention des consulteurs et des cardinaux [2]. Sales rendait compte de l’intervention des Amici et du mémorandum, rappelait ensuite l’avis et la décision de la congrégation des Rites ainsi que les textes, ancien et nouveau, de la prière, avant d’énoncer sa propre position. Le dominicain devait admettre que lui-même, du point de vue du dogme et du Magistère, ne pouvait refuser son « Nihil obstat » à la réforme souhaitée : « Si l’on considérait la question présentée uniquement sous l’angle du dogme et de la foi, il n’y aurait rien à y objecter. » Et c’était là la mission même du Saint-Office, prédécesseur de la congrégation pour la Doctrine de la Foi. Or, dès la deuxième phrase de son rapport, Sales glissait sur un autre plan, celui de la « convenienza » : « Si l’on demande l’utilité de la réforme, je suis de l’humble avis qu’il n’y en a pas. »

Premièrement, les Amis d’Israël étaient pour le dominicain une « cosa privata », un club privé – qualificatif qui, compte tenu de la qualité de ses membres, ne peut que surprendre. « Si l’on modifiait maintenant la vénérable et sainte liturgie, qui remonte à l’Antiquité, sur simple demande de telle ou telle société privée », poursuivait Sales, « on n’en finirait pas. Car, de même que les ‘Amis d’Israël’ aimeraient voir supprimé tout ce qui heurte les juifs, une autre association pourrait souhaiter demain – pour ne citer qu’un exemple – supprimer de la profession de foi le nom de Ponce-Pilate, au motif qu’il remettrait en cause l’autorité des Romains. » On pourrait aussi, pour la même raison, demander la suppression des impropères de la liturgie du Vendredi saint. Ce chant comportait des formules sensiblement plus dures que le seul vocable de « perfidia ». On pourrait en outre – notait Sales, non sans cynisme – supprimer également les psaumes d’imprécation de la liturgie « sous le prétexte trompeur qu’il en émane de la haine et qu’ils contredisent l’amour du prochain enseigné par notre Seigneur Jésus-Christ ».

Deuxièmement, le maître du Sacré Palais rejetait catégoriquement les considérations philologiques présentées dans le mémorandum, notamment la distinction entre « perfidus » et « perfidiosus ». Il était clair pour lui, qu’« est communément appelé ‘perfide’ celui qui rompt la parole donnée ou le contrat passé », en particulier quand un tel comportement est devenu une habitude. « Or c’est précisément ce que Dieu lui-même reproche aux Juifs dans les Écritures. » Pour preuve de ses affirmations, Sales mentionnait trois citations tirées de l’Ancien Testament. Il faisait référence à des passages du cinquième Livre de Moïse dans lesquels il est explicitement dit que les Juifs rompront l’alliance (Deutéronome 31, 16.20.27) ; au psaume 78, 57, où il est écrit : Ils déviaient, ils trahissaient comme leurs pères, se retournaient comme un arc infidèle » ; et au deuxième Livre des Rois 18, 15 : « Ils méprisèrent ses lois, ainsi que l’alliance qu’il avait conclue avec leurs pères. » Cette vision négative des Juifs, attestée dans l’Ancien Testament, l’expert la trouve aussi confirmée dans le Nouveau Testament, chez Saint Étienne, « qui les connaissait bien » : « Nuques raides, oreilles et cœurs incirconcis, toujours vous résistez à l’Esprit Saint ! Tels furent vos pères, tels vous êtes ! » (Actes des apôtres 7, 51). Avec ces références bibliques, l’affaire était entendue pour le dominicain qui, dans ses publications, s’était fait un nom comme défenseur de l’école classique de l’exégèse catholique : « Il est clair que seuls les Juifs avaient un pacte avec Dieu et une Alliance avec lui, et que seuls les Juifs ont constamment rompu ce pacte, qu’eux seuls continuent constamment de le rompre. Il ne faut donc pas s’étonner qu’ils soient qualifiés de ‘perfidi’ et que l’on utilise l’expression ‘perfidia Iudaica’ pour les différencier des païens. »

Troisièmement, les distinctions historiques opérées par la congrégation des Rites à propos de la génuflexion et de l’oremus et à propos de l’ajout de « perfidis » ou « perfidia » étaient jugées irrecevables par le théologien de la cour pontificale. Sans faire aucune distinction, il affirmait de façon lapidaire que ces trois éléments de la liturgie de la semaine sainte dataient d’une « vénérable Antiquité » et n’étaient par conséquent pas réformables. Enfin, nul ne pouvait, selon lui « accuser d’antisémitisme ou de soutien à celui-ci » saint Pie V, de qui date le missel de 1570, encore en vigueur, et qui « est toujours intervenu résolument en faveur des juifs ». Le dominicain insinuait par là que, du seul fait de son approbation par ce pape, la prière pour les juifs ne pouvait avoir de sens antisémite – une affirmation qu’il allait chercher bien loin et qui semblait un peu forcée.

Au surplus – et c’était la conclusion de Sales – les Juifs avaient eux-mêmes endossé explicitement la responsabilité de la crucifixion du Christ avec la formule « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants » (Matthieu 27, 25). C’est pourquoi il n’y avait pour lui « aucune raison plausible d’adopter cette modification proposée par les Amici Israel ». Sales parvenait, dans « la plus profonde soumission », suivant la formule alors en usage à la fin de l’avis d’un consulteur du Saint-Office, à la conclusion que : « Nihil esse innovandum » – rien ne doit être modifié. La proposition de réforme de la prière pour les juifs était ainsi rejetée clairement, en tout cas au niveau des consulteurs.

Les choses allaient cependant prendre une tournure bien plus grave pour les Amici : leur demande de réforme de la prière du Vendredi saint pour les juifs et la décision favorable de la congrégation des Rites sur cette affaire mirent en effet curieusement cette association sacerdotale et ses initiateurs dans le collimateur des gardiens suprêmes de la foi. Alors que, comme le prouve le rapport de Sales, le Saint-Office n’était à vrai dire censé s’occuper que de la conformité dogmatique de la réforme liturgique, la procédure développa une forte dynamique propre. Il va de soi qu’une attaque de la Suprême contre les Amis d’Israël était d’emblée une affaire d’une extrême délicatesse dans la mesure où cette association regroupait des cardinaux et des évêques renommés ainsi que plus de trois mille prêtres et religieux.

Cette opposition radicale du Saint-Office aux Amis d’Israël et à leurs objectifs eut pour cause immédiate une invitation au deuxième anniversaire de la création de l’association, envoyée sous forme imprimée à chacun de ses membres. À l’occasion de l’assemblée générale annuelle, prévue le 14 février 1928 dans la salle de la chancellerie apostolique, à Rome, le Père Himmelreich avait l’intention d’évoquer la réforme de la prière pour les juifs, et Anton van Asseldonk souhaitait présenter un exposé sur le sionisme. Ce carton d’invitation parvient aussi – au beau milieu des discussions sur l’intention de prière du Vendredi saint – au secrétaire du Saint-Office, le cardinal Merry del Val, qui était membre de l’association [3].

Merry del Val était considéré comme l’un des tenants de la ligne dure de la Curie. Cardinal secrétaire d’État de Pie X de 1903 à 1914, il était responsable de la persécution de ceux qui, au sein de l’Église catholique, étaient qualifiés de modernistes. Tous les prêtres et théologiens qui s’étaient engagés en faveur de réformes de l’Église parce qu’ils jugeaient compatibles le catholicisme et le modernisme, la foi et le savoir, le dogme et la science moderne, l’Église et les sciences naturelles, la pensée catholique et la démocratie, étaient suspects aux yeux du cardinal. Si le pape Benoît XV avait mis fin à la «bouffe de l’hérétique» de son prédécesseur et réhabilité certains ecclésiastiques qui avaient injustement fait l’objet de mesures disciplinaires, il subsistait cependant, dans de nombreux cercles de la Curie, une grande défiance à l’égard du modernisme et de tous ses porte-parole. À Rome, on comptait volontiers les juifs parmi les représentants de cette innovation : ils prospéraient économiquement et politiquement, exploitaient avec bonheur les droits et libertés que l’émancipation des juifs avait apportés au XXe siècle, tandis que les catholiques apparaissaient, aux yeux de nombreux antimodernistes et intégristes au Vatican, comme les grands perdants des processus de modernisation de l’époque contemporaine. Tel était aussi l’état d’esprit de Merry del Val, qui fut démis de ses fonctions de cardinal secrétaire d’État en 1914 et qui, par la suite, ne parvint pas à s’imposer à l’élection papale de 1922. Représentant d’un courant extrêmement réactionnaire, il ne pouvait réunir la majorité au collège des cardinaux. Ce fut le candidat du compromis, Achille Ratti, qui s’imposa au cours du conclave. Mais, contrairement à ce que certains espéraient, Pie XI ne rappela pas Merry del Val à la secrétairerie d’État. Il préféra garder auprès de lui, en la personne de Pietro Gasparri, le secrétaire d’État de son prédécesseur, signalant ainsi qu’en matière politique et sociale, il souhaitait miser non pas sur la défensive et la fermeture, mais sur la conciliation et la négociation. En guise de consolation, Merry del Val reçut le troisième poste de la Curie romaine par ordre d’importance et devint secrétaire du Saint-Office. Il pouvait désormais, au sein de la suprême congrégation de la Foi, donner libre cours à ses pulsions antimodernistes.

Ce cardinal intégriste avait adhéré aux Amis d’Israël parce qu’il avait pris cette association pour une société pieuse dont la seule intention était de prier pour la conversion des juifs au catholicisme. Convertir, et donc sauver de la damnation éternelle autant de juifs que possible par la force de la prière, voilà qui correspondait tout à fait à la vision du monde du cardinal. Mais la proposition de réforme de la liturgie et le programme, philosioniste à ses yeux, prévu pour l’assemblée générale annuelle, dressèrent Merry del Val contre le groupe. Il eut le sentiment d’avoir été dupé par le premier tract envoyé par les artisans du projet en 1926, et réagit suivant un modèle d’action bien rodé chez lui : la condamnation et l’interdiction. Dans un premier temps, l’assemblée générale des Amici n’eut pas le droit de se tenir à Rome. Cette interdiction, prononcée par le Vicariat de Rome, intervint probablement à l’instigation de Merry del Val [4].

Comme le Saint-Office n’était pas seulement responsable, de manière générale, de toutes les questions liées à la foi et aux mœurs, mais que la censure faisait également partie de ses principales attributions, Merry del Val fit examiner les 67 pages de l’opuscule Pax super Israel. En temps normal, une procédure de mise à l’index n’était ouverte que sur dénonciation ; la congrégation n’intervenait donc qu’à la suite d’une dénonciation venue de l’extérieur. Or, dans ce cas précis, la dénonciation venait de l’intérieur ; l’accusateur était également le juge. Et… Merry del Val était pressé. Au lieu d’avoir recours à la procédure habituelle, approfondie, mais généralement longue – cette procédure supposait au moins qu’un rapport d’expertise imprimé fût présenté par un consulteur et examiné, d’abord par l’assemblée des consulteurs, puis par les cardinaux – le cardinal secrétaire d’État emprunta une autre voie, nettement plus rapide, pour parvenir à ses fins. Un décret apostolique solennel allait prononcer la condamnation expresse de quelques phrases tirées de cet opuscule et jugées particulièrement dangereuses ou en contradiction avec la foi de l’Église catholique. Dans un bref résumé à usage interne de la congrégation, l’intention véritable de la brochure était ainsi formulée :

« Toute la position de ce petit volume est résolument favorable aux juifs, avec des allégations défavorables à l’Église et à ses serviteurs. Comme si la fiancée du Christ était accusée de négligence ou, pire encore, d’une injuste aversion à l’égard du peuple qu’on appelle élu [5].» Selon ce document, les Amis d’Israël avaient clairement fait à l’Église le reproche de l’antijudaïsme ou de l’antisémitisme.

Merry del Val fit établir une liste de quelques « déclarations semblant erronées ou mauvaises » qu’un collaborateur de la congrégation, dont le nom ne nous est pas parvenu, assortit de références et de commentaires. Finalement six « tournures dangereuses » furent regroupées en « propositions » et jugées d’un point de vue théologique [6].

  1. Pour commencer, seule une validité très limitée était reconnue à la phrase selon laquelle le Christ est le premier né d’Israël, sa vérité et sa tête, phrase sur laquelle reposait l’ensemble de l’argumentation. Comme il était impossible de nier purement et simplement cette déclaration biblique, le Saint-Office tenta de la relativiser en faisant valoir que, comme dit saint Paul, tous les descendants d’Israël selon la chair ne sont pas de véritables Israélites selon l’Esprit.
  2. L’affirmation des Amis d’Israël selon laquelle une prêtrise commune reliait les juifs à l’Église catholique resta totalement incomprise du collaborateur du Saint-Office. Dans la mesure où les juifs « persistent dans leur entêtement traditionnel », il ne pouvait, selon lui, exister un tel lien entre la synagogue et l’Église.
  3. La conception qu’avaient de la conversion les Amis d’Israël, préférant parler de doux « passage du Royaume du Père au Royaume du Fils » plutôt que de conversion du judaïsme au catholicisme, se heurta à un rejet catégorique. Pour l’expert, ces formules étaient « simplement folles ». Il demanda avec indignation comment les juifs, qui avaient fait cause commune avec ceux qui avaient mis Jésus en croix et avaient ainsi tué le fils de Dieu, pouvaient bien faire partie du Royaume du Père éternel.
  4. Le constat des Amis d’Israël selon lequel il y avait un lien spirituel étroit entre les juifs et les catholiques, était simplement considéré par l’expert comme « un principe téméraire » et même comme « un irrévérencieux rappel à l’ordre à l’égard de l’Église ». Pour lui, les juifs et les catholiques ne pouvaient tout simplement avoir aucun lien dans la vie de la grâce. Selon lui, il y avait là un terrible fossé.
  5. Les considérations présentées dans le texte Pax super Israël, qui jugeaient infondées les déclarations des Pères de l’Église, suscitaient pour le moins l’étonnement. Le reproche selon lequel cette erreur de jugement résultait d’une incompréhension des Pères de l’Église pour les juifs horripila l’auteur de cette liste. Car les écrits des Pères et surtout leur interprétation de l’Écriture sainte étaient considérés comme des sources essentielles de la théorie catholique de la connaissance. Remettre en question leur autorité, c’était toucher aux bases de la dogmatique néo-scolastique catholique et de la théologie fondamentale.
  6. Les Amici avaient systématiquement justifié leurs positions sur les relations entre les catholiques et les juifs en se référant fondamentalement à la Bible. L’expert du Saint-Office flairait là – sans le formuler explicitement, rien moins que du crypto-protestantisme. Rejetant le principe scripturaire * [7], il se laissa aller à une formule des plus problématiques, y compris pour la théologie catholique de l’époque : la saine théologie catholique enseignait, disait-il, que la source originelle de la Révélation n’était pas l’Écriture sainte, mais la tradition. Cette affirmation va clairement à l’encontre de l’enseignement du Concile de Trente, selon lequel Écriture et tradition sont les deux sources de la révélation, l’ordre indiqué par le décret tridentin devant absolument être pris en compte : d’abord l’Écriture, et ensuite la tradition.

Pendant le déroulement de la procédure touchant aux Amici Israel, le cardinal secrétaire de la congrégation, Merry del Val, avait élargi la mission de l’Inquisition romaine. Outre la prière du Vendredi saint, celle-ci devait désormais aussi se pencher sur le programme de l’association. Lors de leur réunion du 27 février 1928, les consulteurs étudièrent donc l’avis de Sales, et d’autre part, les six propositions [8].

Sans grande discussion, ils suivirent le rapport d’expertise du théologien de la cour pontificale, et rejetèrent la réforme de l’intention de prière du Vendredi saint. Mais au lieu de se prononcer, sur la base des six assertions de Pax super Israel qualifiées de dangereuses ou au moins de choquantes, pour une interdiction du livre soit sous la forme officielle d’un bref apostolique soit sous la forme ordinaire d’une simple mise à l’index, comme l’état du dossier le suggérait, les consulteurs passèrent à une attaque en règle. Ils exigèrent curieusement, compte tenu de la « tournure dangereuse » qu’avait prise le comité central des Amici Israel, la dissolution de l’association. Un autre point de la décision des cardinaux est tout à fait remarquable : en raison de ses déclarations choquantes, l’Abbé Schuster devait être cité devant le tribunal et être très sévèrement rappelé à l’ordre. Un expert d’une congrégation qui n’avait fait que son travail et avait vu son avis unanimement approuvé par ses mandataires, les cardinaux de la congrégation des Rites, se voyait blâmé pour son travail d’expert par des consulteurs d’une tout autre congrégation (la Suprême du Saint-Office) et sommé de rendre des comptes. Voilà qui constitue un événement unique dans l’histoire récente de la Curie.

Le 7 mars 1928, les cardinaux de l’Inquisition se penchèrent enfin sur cette affaire, ce qui constitue la deuxième étape d’une procédure devant le Saint-Office. Le cardinal secrétaire Merry del Val présenta lui-même un avis circonstancié [9]. Il était relativement rare que le chef de la suprême autorité en matière de foi prît lui-même en charge une affaire. On peut détecter jusque dans son écriture manuscrite et dans certaines formulations à quel point il s’était senti instrumentalisé, utilisé comme figure de proue d’une affaire extrêmement délicate de son point de vue, tant sur le terrain de la politique ecclésiastique que sur celui de la théologie. Il fallait à ses yeux mettre un terme rapide et définitif aux agissements de « ceux qui se font appeler les Amis d’Israël ».

L’avis de Merry del Val se divise en trois parties. Fondamentalement, le cardinal rejetait la proposition de réforme des Amici Israel comme « totalement inacceptable, et même insensée ». Les prières du Vendredi saint étaient un rite particulièrement ancien et vénérable, dont il ne pouvait même pas être question de discuter. La liturgie avait été « inspirée et sanctifiée » depuis des siècles et elle exprimait avec pertinence « la répugnance pour la rébellion et la trahison du peuple élu, perfide et déicide ». Pour le secrétaire du Saint-Office, la liturgie du Vendredi saint constituait pour ainsi dire une somme de la sainte Écriture et des déclarations des Pères de l’Église sur les Juifs. Ce que le Nouveau Testament voulait dire aux fidèles catholiques à propos de ce peuple se trouvait, selon Merry del Val, dans la scène de la Passion selon saint Matthieu, qui portait sur cette question et était souvent citée : lorsque Pilate voulut libérer Jésus, les Juifs exigèrent à plusieurs reprises la libération de Barrabas. Lorsque Pilate se lava les mains en signe d’innocence, le peuple juif s’écria : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants » (Matthieu 27, 25). Dans un raisonnement non dépourvu d’une certaine logique interne, le cardinal indiquait que, compte tenu de l’architecture généralement très critique à l’égard des juifs de l’ensemble de la liturgie du Vendredi saint, si jamais on devait prendre la décision d’une réforme, modifier l’intention de prière ne suffirait pas : « Pour répondre à cette demande étrange, il faudrait supprimer la plus grande partie de la liturgie du Vendredi saint, les psaumes d’imprécation, les lectures de saint Augustin, et ainsi de suite. »

Pour Merry del Val, il était évident que l’Écriture sainte ainsi que son actualisation et sa concentration liturgique du jour de la mort du Seigneur parlaient non pas des différents croyants juifs, mais uniquement du peuple juif en tant que tel. Selon le cardinal, c’est le peuple en tant que tel qui est condamné. Il a failli à sa mission dans l’histoire du salut. Mais pour les juifs en tant qu’individus, il existe bien entendu – remarquait Mery del Val, non sans cynisme – à tout moment la possibilité de se convertir à l’Église catholique. Et, en effet, selon la vision catholique, le baptême et lui seul, indépendamment du sexe, de l’origine et de l’appartenance à un peuple, permet de faire partie du nouveau peuple de Dieu. On devient chrétien par le baptême ; on est juif parce qu’on est né d’une mère juive. Et Merry del Val de poursuivre que dans la liturgie du Vendredi saint, et notamment dans les intentions de prière, ce n’est pas des individus juifs qu’il est question. Il s’agit « du peuple juif, opiniâtre depuis toujours, sur qui pèse en tant que peuple avec les principes qui sont les siens la malédiction selon laquelle il a voulu endosser la responsabilité d’avoir versé le sang du Saint des saints. » Il est impossible de ne pas percevoir ici les résonances d’une interprétation aux fondements völkisch [footnote][Pour une approche vulgarisée de ce terme difficile, consulter l’article de Wikipédia : « Mouvement völkisch » (http://fr.wikipedia.org/wiki/Mouvement_völkisch). (Note de Menahem Macina).][/footnote] qui allaient s’accentuer encore davantage dans la suite de l’avis.

Merrry del Val commençait par une analyse approfondie de l’« ebraismo » contemporain. Ses considérations prenaient pour point de départ les propos de saint Paul dans l’Épître aux Romains sur la désobéissance d’Israël, des propos qui culminent dans la citation d’Isaïe : « Tout le jour, j’ai tendu les mains vers un peuple désobéissant et rebelle » (Romains 10, 21, citant Isaïe 65, 2). Son analyse de la situation présente, marquée par un profond pessimisme, débouchait sur le constat suivant : Ce jour perdure encore. Le judaïsme avec toutes ses sectes inspirées par le Talmud, reste opposé de manière perfide (‘perfidamente’) au christianisme, et aujourd’hui, après la guerre [celle de 14-18, N. de M. Macina], il se soulève plus que jamais et tente de reconstruire le royaume d’Israël, en opposition au Christ et à son Église. » De telles formulations révèlent du même coup ce que le cardinal entendait véritablement par « judaïsme » : il voyait dans le monde juif le principal adversaire de l’Église. Le sionisme et ses visions d’un retour des Juifs en Terre promise, de leur réinstallation en Israël et de l’instauration d’un État juif à part entière suscitaient manifestement chez lui une inquiétude des plus profondes.

Partant de la vision pessimiste du monde qui était la sienne, le cardinal secrétaire du Saint-Office adressait une question rhétorique aux Amis d’Israël et à leur analyse optimiste du temps présent, selon laquelle les signes d’une conversion tout à fait imminente d’Israël, se multipliaient. « Où est ce début supposé de repentir du peuple juif ? », demandait Merry del Val, avant de répondre : « Je ne voudrais pas que les Amici Israel tombent, sans s’en rendre compte, dans un piège échafaudé par ces mêmes juifs qui s’insinuent dans la société moderne et tentent par tous les moyens de disperser les souvenirs de leur histoire et de profiter de la crédulité des chrétiens. » Pour le dire plus clairement : le cardinal voyait dans les Amici Israel la cinquième colonne d’une conspiration juive mondiale. Tout comme les juifs noyautaient secrètement toutes les sociétés modernes – et Merry del Val reprend là le topos classique de la rhétorique antisémite de l’époque – ils tentaient de faire de même avec l’Église catholique. Il fallait protéger les Amis d’Israël, naïfs à ses yeux, de cette infiltration. Après cette digression, Merry del Val revenait au véritable sujet de la première partie de son rapport pour tirer la conclusion suivante : il était totalement opposé à une quelconque modification ou omission tant de la prière du Vendredi saint pour les juifs que du rite correspondant. C’est pourquoi, à la demande de la congrégation des Rites, le Saint-Office devait réponde : « Negative et amplius » !

Le cardinal indiquait ce qu’il entendait par cet « amplius », cet « encore plus », dans la deuxième partie de l’avis, consacrée à l’association des Amici Israel elle-même. Merry del Val en considérait globalement les principes et les projets comme sujets à réprobation et même à infamie. La place que le cardinal assignait à cette association sacerdotale dans l’histoire des idées est particulièrement éclairante. Il fallait, selon lui, « situer cette confrérie plus ou moins dans le cadre de l’interconfessionnalisme et de l’indifférentisme religieux. » On reconnaissait là l’antimodernisme extrême de Merry del Val, ces mots étant déjà intervenus de manière décisive lors de la condamnation du modernisme par Pie X deux décennies plus tôt. Après cette remarque préliminaire générale, le cardinal analysait les grands principes de Pax super Israel. Il tentait de tourner en ridicule les différents points de vue des Amis d’Israël, à commencer par la manière dont il les reprenait dans son mémorandum. Pour prendre toute la mesure de son ironie cinglante à l’encontre des Amici, il nous faut citer largement le texte de sa prise de position : « On ne doit pas parler de la conversion des juifs, mais d’un simple passage d’une chose moins parfaite à une chose plus parfaite. Il faut reconnaître que la religion juive est une religion révélée sans qu’on ait le droit de dire qu’une telle révélation n’a aucune valeur si ce n’est compte tenu de la révélation chrétienne et de la foi en le Christ, en laquelle elle se trouve pour ainsi dire absorbée. On doit reconnaître que les Juifs ont un sacerdoce et […] on doit laisser vivre le judaïsme et le christianisme quasi côte à côte. On affirme que les apôtres n’ont pas appelé le peuple juif ‘déicide’ alors que saint Pierre a pourtant déclaré dans son discours au peuple juif au portique de Salomon : ‘Vous faisiez mourir le prince de la vie. Dieu l’a ressuscité des morts : nous en sommes témoins’ (Actes des apôtres 3, 15). On ne doit pas parler de meurtre rituel des sectes juives, de leur association avec la franc-maçonnerie ni de l’usure qu’elles pratiquent à grande échelle contre les chrétiens, et coetera et coetera. » Là encore, Merry del Val puise dans les lieux communs antisémites de son époque. Il n’est pas étonnant que le cardinal secrétaire du Saint-Office ait plaidé pour une dissolution de l’association Amici Israel ou, à tout le moins, pour qu’elle se limitât clairement à un simple groupe de prière pour la conversion des juifs. Il exigea en outre que soient confisqués les principes d’action émanant du comité central qui avaient été communiqués aux membres, et que la brochure Pax super Israel soit retirée de la circulation.

Dans la troisième et dernière partie de l’avis, l’expert de la congrégation des rites l’Abbé Schuster, était la cible des critiques, comme il l’avait déjà été dans la proposition de décision des consulteurs. Merry del Val se prononçait en faveur d’un sérieux « rappel à l’ordre » du bénédictin parce que celui-ci, « dans son extrémisme, était allé jusqu’à vouloir supprimer du rite de la Sainte Église une prétendue ‘superstition’ ».

Comme on ne pouvait que s’y attendre compte tenu de ces propositions sans équivoque, les cardinaux de la suprême congrégation suivirent largement, dans leur décision, l’avis de l’assemblée des consulteurs et et du cardinal secrétaire : tout projet de réforme de la prière du Vendredi saint pour les juifs était rejeté, et une instruction en ce sens allait être communiquée à la congrégation des Rites ; l’association des Amici Israel devrait être dissoute ou au moins réduite à une simple communauté de prière ; en outre, tous les exemplaires de la dangereuse brochure Pax super Israel devaient être retirés de la circulation et détruits ; enfin, les principaux demandeurs, à savoir l’Abbé Gariador, le chanoine régulier de Sainte-Croix van Asseldonk et le père Laetus Himmelreich ainsi que l’expert et consulteur de la congrégation des Rites, l’Abbé Schuster, devraient être convoqués au Saint-Office pour y être sévèrement admonestés [10].

Enfin, le lendemain, lors de l’audience ordinaire du secrétaire du Saint-Office – troisième et dernière étape d’une procédure – Pie XI se pencha lui-même avec soin sur toute cette affaire, aucune décision ne pouvant acquérir force de loi sans son approbation expresse [11]. Alors que les procès-verbaux de ce type d’entretien sont généralement laconiques et rendent simplement compte de l’approbation donnée par le pape à la décision des cardinaux et, tout au plus, de petites modifications à apporter, le dossier des Amis d’Israël comporte une apostille importante. Cela montre combien Pie XI s’est engagé dans cette affaire, ce qui n’a rien d’étonnant compte tenu du caractère sensible de cette question et de la notoriété de certains membres des Amici. « Sa Sainteté a pris personnellement connaissance de tout le dossier, a écouté attentivement la lecture du rapport du cardinal secrétaire et examiné lui-même l’opuscule incriminé du comité. » Après avoir examiné tous les éléments, Pie XI arriva à la conclusion qu’il s’agissait là d’une question extrêmement sérieuse, qui touchait immédiatement la foi et devait être réglée sans délai. Il donna donc son accord de principe à la proposition faite la veille par les cardinaux, mais en ajoutant de nombreuses précisions au texte du jugement.

Le simple retrait par les Amici Israel de leur demande de réforme de la prière du Vendredi saint – possibilité qui subsistait à l’évidence encore dans la proposition de décision des cardinaux du Saint-Office – n’était pas suffisant pour Pie XI. L’Église devait au contraire rejeter expressément une telle exigence – passage que le secrétaire souligna dans son procès-verbal. Le pape refusait catégoriquement de modifier en quoi que ce soit la liturgie de l’Église catholique. La congrégation des Rites, qui avait accueilli cette proposition de réforme avec bienveillance, devait être informée de cette décision sans délai – senza ritardo » – à la demande du pape. Ces formulations traduisent la profonde insatisfaction de Pie XI à l’égard des experts de la Curie en charge de la liturgie : eux-mêmes auraient déjà dû stopper toute cette affaire.

S’agissant des Amis d’Israël, « le Saint-Père, après avoir pesé tous les éléments et compte tenu de la tournure inquiétante, erronée et dangereuse prise par le comité, [était…] parvenu à la décision de dissoudre celui-ci ». Pie XI se montrait particulièrement contrarié par la transformation de cette communauté de prière pour la conversion des juifs en un groupement de politique ecclésiastique qui « est passé, de manière préoccupante, sur un mauvais terrain ». Mais il était absolument clair pour le pape que cette double décision – interdiction de la réforme de la prière du Vendredi saint pour les juifs et dissolution des Amici Israel – n’allait pas pouvoir être publiée telle quelle dans le journal du Saint-Siège. Le rejet de la proposition visant à supprimer l’expression « Juifs perfides » de l’intention de la prière universelle susciterait dans le public des réactions négatives et exposerait le Saint-Siège à des reproches massifs d’antisémitisme. C’est pourquoi Pie XI souhaita faire paraître un décret du Saint-Office, formulé avec un soin particulier, pour dissoudre les Amici. On y indiquerait que l’Église catholique avait constamment rejeté toute forme d’antisémitisme et qu’elle avait toujours inclus explicitement Israël et les juifs dans le commandement général religieux d’amour. Le texte devait en outre mettre en évidence le fait « que l’Église a toujours prié pour la conversion des juifs, mais qu’elle ne peut en aucun cas approuver des initiatives qui contredisent la tradition liturgique universelle et la doctrine de l’Église », fussent-elles le fait « d’une intention simple et louable ». Le président des Amis d’Israël, l’Abbé Gariador, devait toutefois, « par égard personnel pour lui-même et pour ses collaborateurs, être informé de cet acte ». Après la publication, lui-même et les pères van Asseldonk et Himmelreich devaient être convoqués et sermonnés au Saint-Office.

Le pape était particulièrement en colère contre l’Abbé Schuster, consulteur de la congrégation des Rites, qui allait lui aussi être rappelé à l’ordre au Saint-Office. La prise de position de l’expert faisait une « impression douloureuse » au Saint-Père. C’est pourquoi Schuster devait s’expliquer devant la Suprême pour s’être exprimé devant la congrégation des Rites « sous une forme si grave et offensante pour l’Église ». Pie XI décida en outre de soumettre à un examen critique l’œuvre de Schuster, le Missel romain Liber Sacramentorum, pour voir de quelle manière il y avait parlé de la prière du Vendredi saint pour les juifs. Enfin, le pape se montra « bouleversé » et « impressionné » par l’avis de Merry del Val selon lequel les juifs eux-mêmes étaient impliqués dans la création des Amis d’Israël et l’ensemble du mouvement était « sous l’influence de ces mêmes juifs ».

Cette affaire préoccupait beaucoup le pape : dès le lendemain, le 9 mars, il convoqua en effet Merry del Val pour s’entretenir une nouvelle fois avec lui, en audience privée, de la « grave question » des amis d’Israël. Pie XI confirma alors clairement ses décisions de la veille et chargea le cardinal de préparer un « decreto motivato ». Les jours suivants, le pape intervint même à plusieurs reprises personnellement dans la rédaction de ce texte, et ne cessa d’en demander de nouvelles versions. Le pape et le Saint-Office se battirent si longuement avec chaque formulation parce qu’il fallait à tout prix éviter de donner l’impression que la dissolution des Amis d’Israël et les mesures qui l’accompagnaient intervenaient en raison d’un antisémitisme du magistère de l’Église. Toutes les étapes de la rédaction de ce décret tournent autour de cette préoccupation, comme le montre clairement une remarque préliminaire à la version italienne du projet présenté le 14 mars 1928 aux cardinaux du Saint-Office pour délibération. On y lit sans fioritures : « La motivazione del Decreto è basata sulla necessità di prevenire nei riguardi della S. Sede l’accusa di ‘antisemitismo’ » – Les motifs du décret sont fondés sur la nécessité de prévenir toute accusation d’antisémitisme à l’encontre du Saint-Siège » [12]. C’est notamment pour cette raison que furent ajoutées des formulations destinées à témoigner de l’attitude résolument favorable de l’Église à l’égard des juifs. Cependant tous les cardinaux du Saint-Office n’approuvaient pas ce retournement de l’affaire. Certains d’entre eux plaidèrent même pour la suppression de l’expression « L’Église condamne l’antisémitisme parce qu’elle leur paraissait insuffisamment nuancée. « Le concept d’antisémitisme a finalement été retenu au sens propre, en tant que lutte systématique contre la race juive. Et c’est surtout pour cela, afin de laisser par ailleurs de la place à un antisémitisme qui n’en est pas vraiment un, autorisé (ou même prescrit) au sens moral, qu’il n’a pas été dit que l’Église condamne ‘toute sorte d’antisémitisme’ mais ‘l’antisémitisme’. [13]» Du point de vue de ces cardinaux, c’est donc uniquement l’antisémitisme racial qui était condamné, alors qu’ils considéraient un antisémitisme théologique légitime et même requis sur le plan ecclésial. Cette distinction allait encore jouer un rôle crucial dans le commentaire officieux du décret.

Le décret de dissolution de l’association des Amis d’Israël parut finalement en date du 25 mars 1928 dans les Acta Apostolicae Sedis, le journal officiel du Saint-Siège. Il faut noter que le texte n’indique ni la véritable raison de l’intérêt du Saint-Office pour les Amis d’Israël ni celle de leur interdiction. Il n’y est pas plus fait mention de la demande de réforme de la prière du Vendredi saint pour les juifs que du rejet exprès de cette initiative par l’Inquisition et par le pape. Les fidèles et les évêques ne furent pas non plus informés par le journal officiel du Siège apostolique qu’un autre dicastère romain, la congrégation des Rites (spécifiquement en charge de la liturgie de l’Église) ainsi que sa commission liturgique s’étaient auparavant clairement ralliées à la demande des Amici Israel et qu’il y avait donc eu sur cette question de violents conflits entre différents services et personnalités de la Curie. Le souhait exprimé par le pape au cours de l’audience de gommer le contexte véritable était ainsi réalisé. Dans le décret, l’indication lapidaire selon laquelle les Amici, outre d’autres infractions, défendaient des positions dangereuses, reste si générale que la cible véritable des critiques n’est pas identifiable. Le Saint-Office et Pie XI n’osaient manifestement pas appeler les choses par leur nom. En effet, il eût sans doute été difficile, voire impossible, d’expliquer au public pourquoi l’Église catholique avait, certes, toujours pris position en faveur du peuple juif et refusé toute forme d’antisémitisme, mais n’était pas disposée à supprimer de la liturgie catholique du Vendredi saint des expressions aux accents antisémites, après que la congrégation des Rites avait déclaré ce changement liturgiquement correct et que le théologien du palais apostolique, expert du Saint-Office, l’avait jugé irréprochable du point de vue dogmatique. En matière liturgique, l’Église eût été maîtresse souveraine du processus. Le pape et la Curie n’eussent pas eu de tiers à prendre en considération comme dans les « affaires mixtes » – qu’on songe à l’école confessionnelle, au mariage civil, à la protection des associations et des mouvements catholiques, à la pastorale de l’armée ou à l’impôt ecclésiastique – questions pour lesquelles l’Église était tributaire d’un règlement contractuel avec les différents États, ou comme dans le cas, un an plus tard, de la conclusion des accords du Latran ou celui, en 1933, du Concordat du Reich. La prise en compte des systèmes totalitaires par souci de protéger l’Église catholique et sa pastorale, volontiers invoquée par certains pans de la recherche catholique pour excuser l’Église de s’être montrée si réservée dans son intervention en faveur des juifs persécutés, n’eût joué aucun rôle dans cette affaire–ci.

De manière significative, la version du décret de dissolution approuvée par les cardinaux du Saint-Office le 14 mars 1928 ne fait, elle non plus, aucune mention de la liturgie. Lors de son audience du lendemain avec le pape, Merry del Val passa le texte en revue, phrase par phrase avec Pie XI, qui insista toutefois pour qu’au moins « une simple mention de la liturgie apparaisse » à la fin [14]. Le décret du 25 mars 1928 cite comme raison de la suppression de « l’association appelée Amis d’Israël [15]» l’opuscule Pax super Israel. En présentant comme la véritable cause un élément qui n’était intervenu que plus tard dans le procès d’Inquisition, on faisait finalement croire qu’il s’agissait d’interdire un livre. Or curieusement, malgré son interdiction, l’ouvrage incriminé ne serait jamais inscrit à l’Index des livres prohibés.

Par respect sans doute pour les nombreuses personnalités éminentes que comptait ce groupe, le décret de dissolution commençait par reconnaître « le côté louable de cette Association, qui est d’exhorter les fidèles à prier Dieu et à travailler pour la conversion des Israélites au règne du Christ ». Le texte du décret soulignait qu’il n’était pas étonnant qu’une association poursuivant un tel objectif comptât, outre de nombreux fidèles et prêtres, « bon nombre d’évêques et de cardinaux » parmi ses adeptes. La question de savoir si l’on devait mentionner explicitement dans le texte du décret les cardinaux et les évêques membres de l’œuvre des Amici, qui allait être dissoute – car cela pouvait bien entendu constituer un affront pour les personnalités concernées –, fit l’objet d’une discussion de fond entre Pie XI et le cardinal Merry del Val lors de l’audience du 15 mars évoquée plus haut. Le pape opta finalement pour une formulation qui laissait les cardinaux et les évêques apparaître dans le texte car il y voyait un « argument positif » montrant que l’Église n’avait fondamentalement aucune espèce de préjugé ou idée préconçue à l’encontre des juifs [16].

Suivait alors le passage apologétique cité au début de cette partie, destiné à désamorcer, avant que ne soit décrétée la dissolution des Amici Israel, le reproche d’antisémitisme susceptible de s’ensuivre. Dans cet extrait, le magistère de l’Église dénonçait pour la première fois l’antisémitisme moderne. Là encore, le pape avait clairement insisté sur le terme « antisémitisme », que Merry del Val souhaitait à l’évidence supprimer. Si Pie XI avait rejeté catégoriquement aussi bien le programme des Amici que leur mémorandum en faveur de la réforme de la prière du Vendredi saint, il fit siennes les mises en garde des deux textes contre « l’antisémitisme moderne ». Et cette attitude est effectivement remarquable, car nul ne pouvait alors s’attendre à la prise de pouvoir des nationaux-socialistes en Allemagne, qui allaient faire de l’antisémitisme racial le programme de leur gouvernement, ou au tournant antisémite du fascisme italien à la fin des années trente. L’insistance du pape à condamner nommément la haine raciale montre avec quelle lucidité Achille Ratti suivait l’évolution des idéologies du XXe siècle. À l’époque, d’autres dirigeants politiques ou religieux ne cernaient pas les difficultés avec autant de clairvoyance.

Après avoir ainsi rendu hommage au côté louable de l’association et prémuni l’Église contre le reproche d’antisémitisme, le décret en arrivait, en une phrase, à son propos véritable, la dissolution des Amis d’Israël. La raison invoquée était que ce groupe avait, au cours des deux années écoulées depuis sa fondation, « adopté une manière d’agir et de penser contraire au sens et à l’esprit de l’Église, à la pensée des Saints Pères et à la liturgie ». De plus, une interdiction générale frappait toutes les publications qui, à l’instar de Pax super Israel, étaient susceptibles d’encourager des initiatives pareillement erronées. La version finale du décret fut adoptée par les cardinaux le 21 mars 1928 ; le pape approuva ce texte le lendemain [17].

Le 16 mars, avant même la publication du décret, l’Abbé Schuster était convoqué au Saint-Office. Conformément à la décision du pape et des cardinaux, le Commissaire général de la congrégation, le dominicain Giovanni Lottini (1860-1951), devait rappeler à l’ordre le bénédictin. Concernant la soumission de Schuster, le procès-verbal rapporte que l’Abbé s’était montré tout à fait soumis (« ossequientissimo ») et avait rétracté toutes ses déclarations relatives au projet de réforme de la prière pour les juifs de l’office du Vendredi saint. Il indiqua avoir rédigé sa prise de position pour la congrégation des Rites dans le seul et unique espoir de pouvoir faciliter ainsi la conversion des juifs [18]. Dans la lettre de soumission exigée de lui, Schuster était encore plus clair : « De tout mon cœur, en tant que fils très obéissant de la sainte Mère, je retire et rétracte de mon avis sur la demande de prière faite pour les juifs lors de l’Office du Vendredi saint tout ce qui déplaît aux vénérables Pères de cette congrégation et qu’ils désapprouvent. La vitesse de la plume a trompé l’intention de la pensée, car l’adjectif ‘superstitieux’ que j’ai utilisé ne s’appliquait pas au rite liturgique, saint et vénérable, mais à l’attitude répandue au Moyen Âge concernant les juifs. […] En toute situation, ‘sentio cum Ecclesia » ; je réprouve tout ce qu’elle réprouve ; j’embrasse quand elle embrasse [19]. Cette lettre est l’un des documents les plus bouleversants de tout le dossier. Ce spécialiste de la liturgie, ce pieux Abbé bénédictin qui avait consacré sa vie à l’histoire de la liturgie de l’Église, était parvenu dans son avis pour la congrégation des Rites, avec la plus profonde conviction scientifique et spirituelle, à la conclusion que le projet de réforme des Amis d’Israël était plus que légitime d’un point de vue liturgique et spirituel. La rétractation qui lui a été arrachée remettait en cause toute une vie de savant.

Lors de leur réunion du 21 mars, les cardinaux accueillirent la rétractation sans condition de Schuster avec la plus grande satisfaction, tout comme Pie XI. Face à cette entière soumission, la colère du pape à l’encontre de Schuster semble être très vite retombée, puisque ce rappel à l’ordre n’eut pour lui aucune conséquence. Au contraire, dès 1929, Schuster allait être nommé archevêque de Milan par Pie XI, consacré par lui en personne et élevé au rang de cardinal. En 1996, l’Abbé bénédictin fut même déclaré bienheureux par le pape Jean-Paul II en raison de sa piété appréciée de tous. Les critiques soulignèrent en revanche ses bons contacts avec des fascistes, et des expressions aux résonances fortement antisémites dans ses travaux et ses déclarations publiques.

L’Abbé Gariador, président de l’association et signataire de la demande, fut convoqué le 3 avril 1928 au Saint-Office [20]; sa soumission ne posa pas de problème, comme le montre une lettre datée du 11 avril [21]. Les choses se déroulèrent tout autrement dans le cas du secrétaire et véritable chef spirituel du groupe, Anton van Asseldonk, qui fut convoqué le 28 mars au Saint-Office [22]. Il était très « attristé » par la suppression de l’association et n’envoya sa lettre de soumission qu’après discussion avec son confesseur le 12 avril. Le chanoine de Sainte-Croix tenta de tirer le meilleur parti possible de la dissolution des Amis d’Israël, et souligna clairement dans sa lettre les aspects positifs du décret. Il remerciait ainsi le Saint-Office d’avoir reconnu de manière élogieuse les bonnes intentions des Amici et exprimait sa joie quant au fait que, dans ce texte du Magistère, « l’antisémitisme soit solennellement condamné avec la plus grande fermeté – et mieux que nous n’aurions jamais pu le faire [23]». Il considérait en outre que ce décret légitimait incontestablement le fait de continuer à prier pour le peuple juif et à œuvrer pour sa conversion [24].

Mais les cardinaux du Saint-Office ne furent nullement d’accord avec cette lettre de soumission. Ils convoquèrent une nouvelle fois van Asseldonk et, le 14 avril, lui interdirent de commenter, de quelque manière que ce soit, les décrets émanant de la suprême autorité de la foi [25]. Trois jours plus tard, le 17 avril, van Asseldonk dut de nouveau se présenter au Palais du Saint-Office et subir les avertissements les plus sévères. Il lui fut alors interdit non seulement d’interpréter le décret de dissolution, mais, en outre, de s’exprimer publiquement sur toute cette affaire [26]. Au cours de leur réunion du 18 avril, les cardinaux de la congrégation prirent connaissance de la soumission de l’Abbé Gariador et de van Asseldonk avec la satisfaction habituelle, et classèrent ainsi le dossier des Amici Israel [27].


  1. Mariani à Canali le 25 janvier 1928 ; ACDF, SO RV 1928 n° 2 fasc.1, n° 1.
  2. Rapport de Sales ; ACDF, SO RV 1928 n° 2 fasc. 1, n° 15. Même référence pour la suite du développement.
  3. Carte d’invitation à l’assemblée annuelle [exemplaire de Merry del Val], ACDF, SO RV 1928 n° 2 fasc.1, n° 13.
  4. Information sur les Amici, une page tapée à la machine, par l’assesseur, qui rapporte que Monsignore Palica a évoqué ce sujet au Saint-Office ; ACDF, SO RV 1928 n° 2 fasc. 1, n° 17.
  5. Brevissimo riassunto di questa prima communicazione periodica del Comitato Centrale degli Amici d’Israel ; ACDF, SO RV 1928 n° 2 fasc. 1, n° 17.
  6. « Amici d’Israele », Alcune proposizioni erronee o mal sonanti riscontrate elle’Opusculo dall motto « Pax super Israel », sans date ; ACDF, SO RV 1928 n° 2 fasc. 1, n° 16/2. Même référence pour la suite du développement.
  7. * Le principe scripturaire (« sola scriptura » [l’Écriture seule]), qui pose l’Évangile comme source unique de la révélation, est l’un des grands principes de la théologie réformée. Le Concile de Trente (1545-1563), convoqué en réaction à la Réforme, y répond en affirmant la place des « traditions non écrites » à côté des « livres écrits » (in libris scriptis et sine scripto traditionibus). NdT.
  8. Assemblée des consulteurs, 27 février 1928 ; ACDF, SO RV 1928 n° 2 fasc. 1 n° 19.
  9. Avis de Merry del Val pour l’assemblée des cardinaux en date du 7 mars 1928 ; ACDF, SO RV1928 n° 2 fasc. 1, n° 20. Même référence pour la suite du développement.
  10. Procès-verbal de l’assemblée de la congrégation des cardinaux, 7 mars 1928 ; ACDF, SO RV 1928 n° 2 fasc.1, n°21.
  11. Procès-verbal de l’audience accordée par Pie XI à l’assesseur, le 8 mars 1928 ; ACDF, SO RV 1928 n° 2 fac. 1, n° 21bis. Même référence pour la suite du développement.
  12. Version italienne pour la session du 14 mars 1928 ; ACDF, SO RV 1928 n° 2 fasc. 1, n° 25.
  13. Modificazioni al surreferito Schema di Decreto… da alcuni Eminentissimi Cardinali ; ACDF, SO RV 1928 n° 2 fasc. 1, n° 27bis ; traduit d’après Brechenmacher, Le Vatican, p. 160.
  14. Procès-verbal de l’audience accordée par Pie XI à Merry del Val, 15 mars 1928 ; ACDF, SO RV 1928 ; n° 2 fasc. 1, n° 27.
  15. Décret supprimant l’association des « Amis d’Israël », op. cit., p. 103. Même référence pour la suite du développement.
  16. Procès-verbal de l’audience accordée par Pie XI à Merry del Val, le 15 mars 1928 ; ACDF, SO RV 1928 n° 2 fasc. 1 n° 27.
  17. Procès-verbal de la session du Saint-Office et des audiences de Pie XI 20-21 mars 1928 : ACDF, SO RV 1928 n° 2 fasc. 2, n° 34.
  18. Procès-verbal de l’entretien de Lottini avec Schuster, 16 mars 1928 ; ACDF, SO RV 1928 n° 2 fasc. 1, n° 29.
  19. Lettre manuscrite de soumission de Schuster à Lottini, du 16 mars 1928 ; ACDF, SO RV 1928 n° 2 fasc. 1, n° 30.
  20. Procès-verbal de l’entretien d’Alfonso Gasparini avec Gariador, le 3 avril 1928 ; ACDF, SO RV 1928 n° 2 fasc. 2, n° 39.
  21. Lettre de soumission de Gariador, 11 avril 1928 ; ACDF, SO RV 1928 n° 2 fasc. 2, n° 41.
  22. Procès-verbal de l’entretien d’Asseldonk avec Lottini du 28 mars 1928 ; ACDF, SO RV 1928 n° 2 fasc. 2, n° 38.
  23. Lettre de soumission d’Asseldonk du 12 avril 1928 ; ACDF, SO RV 1928 n° 2 fasc. 2, n° 42.
  24. Acte officiel de soumission d’Asseldonk au nom de toute la direction des Amici Israel, 13 avril 1928 ; ACDF, SO RV 1928 n° 2 fasc. 2, n° 43.
  25. Décisions des cardinaux, le 14 avril 1928, concernant les deux textes d’Asseldonk ; ACDF, SO RV 1928 n° 2 fasc. 2, n° 44.
  26. Procès-verbal des avertissements adressés à Asseldonk par Alfonso Gasparini, 17 avril 1928 ; ACDF, SO RV 1928 n° 2 fasc. 2, n° 46.
  27. Procès-verbal de l’assemblée des cardinaux du Saint-Office, 18 avril 1928 ; ACDF, SO RV 1928 n° 2 fasc. 2, n° 47.

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Devant le tribunal du Saint-Office, Hubert Wolf Copyright © 2014 by Menahem Macina. All Rights Reserved.

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