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Deux fondateurs charismatiques qu’il ne faut ni dissocier ni opposer

Quiconque aura lu attentivement les analyses qui précèdent sera sans doute aussi embarrassé que certains spécialistes qui, désireux de fournir à tout prix une solution satisfaisante aux apories du dossier, ont tenté de prouver l’improbable, et surtout de dissocier l’indissociable. Pour les uns, c’est l’extrême émotivité et le manque de mesure du Secrétaire-fondateur qui furent la cause, non formulée mais certaine à leurs yeux, du discrédit dont fut victime l’Association. Pour d’autres – que je serais tenté de taxer de « sexisme » inconscient –, c’est, « à l’évidence », le zèle intempestif de F. van Leer, ses audaces langagières d’ignare en théologie, sa « mystique sioniste déplacée », outre l’exaltation et le romantisme exacerbés, propres à son sexe, qui sont responsables de l’attitude, d’abord ombrageuse, puis répressive de la hiérarchie.

Ce qui me frappe le plus, personnellement, c’est la tendance, souvent inexprimée mais toujours sous-jacente à leurs jugements de valeur, de ceux qui veulent absolument dissocier l’un de l’autre le P. van Asseldonk et F. van Leer. Comme si le fait, pour l’un, d’être un homme et, de surcroît, ecclésiastique, et pour l’autre, celui d’être une femme et, de surcroît, ex-révolutionnaire spartakiste – donc a priori suspecte d’ « exaltation » –, rendait impensable l’hypothèse de leur collaboration à une œuvre commune. Sans parler de l’élément aggravant que constituait le célibat prolongé de Franceska, auquel celle-ci ne mit fin que relativement tard, pour épouser un « jeune homme », comme se complaît à le souligner un auteur, auquel nous déplorons, une fois de plus, que l’on se réfère trop volontiers sans le moindre recul critique, lorsqu’on traite de l’histoire complexe des Amici [1]:

«Quelques années s’étant écoulées [après la dissolution d’Amici Israel], nous apprîmes qu’elle avait convolé en justes noces avec un jeune homme qui avait dix-huit ans de moins qu’elle

Ce clin d’œil malveillant du catholique, judéophile mais respectueux de l’autorité de Rome, qu’était l’écrivain-journaliste Stanislas Fumet, aura suffi à plus d’un auteur qui se pique d’histoire, pour discréditer, d’entrée de jeu, la fervente apôtre d’un peuple dont elle était issue, et que non seulement elle n’avait jamais renié, mais pour l’honneur duquel elle luttait au contraire contre l’esprit majoritairement antisémite et antijudaïque de son temps, qui n’épargnait ni la Chrétienté, ni même certains membres de la hiérarchie. Les défauts, voire les excès, que certains se sont efforcés de mettre en exergue chez ces deux personnages hors-série, sont en fait l’apanage de bien des gens. Des personnalités qui, elles, ont réussi, n’en furent pas indemnes, et il est facile d’en repérer des traces chez bien des saints. Il n’empêche que, comme on le verra plus loin, ces déficiences et ces faiblesses, inhérentes à l’imperfection congénitale de la nature humaine, ont certainement joué un rôle dans le processus qui a mené à la suppression d’Amici Israel, même si, dans l’état actuel de la documentation accessible, aucun texte officiel n’y fait clairement allusion.

Pour ce qui est de l’étroite collaboration qui caractérisa les rapports entre deux êtres, apparemment si dissemblables, force est de recourir à un dicton populaire qui ne manque pas de sagesse : « Qui se ressemble s’assemble ». À mes yeux, tout au moins, il ne fait pas de doute qu’entre la juive convertie, mais incurablement blessée d’un amour, atavique autant que surnaturel, pour son peuple, et le religieux qui s’était entendu dire jadis, dans un transport mystique : « Mais je suis (encore et toujours) le Roi des Juifs » – et en était ressorti avec la conviction inébranlable que non seulement Dieu n’avait pas rejeté son peuple (Rm 11, 2), mais encore que ce dernier ne pouvait reconnaître son Messie et son Dieu que s’il était d’abord réhabilité à ses propres yeux et aux yeux des chrétiens – oui, nul doute qu’entre ces deux-là, existait une « communion », voire une vraie « complicité » spirituelles, de celles qui unissent deux êtres pour la vie, au service d’un idéal qui leur est commun, de ces amitiés, fortes comme l’amour, « fortes comme la mort », que seuls peuvent comprendre celles et ceux qui ont eu la grâce d’en faire l’expérience [2].

En résumé, van Asseldonk, qui n’était pas Juif de naissance, avait besoin de F. van Leer, qui l’était et constituait pour lui, de manière médiate mais non moins substantielle, le lien ombilical concret avec Israël, qui lui manquait, qui lui était indispensable, et sans lequel il n’aurait jamais pu porter sur lui-même le témoignage que « toute sa vie avait été caractérisée par son amour pour Israël ». Sans lequel surtout, il n’aurait sans doute jamais fait, plus tard, entre les mains du patriarche Maximos, qui bénit ce grave engagement, le sacrifice de sa vie pour Israël, « parce que l’amour envers ce peuple avait été trop peu vécu dans l’Église » [3].

Par sa science et ses dons mystiques, le P. van Asseldonk fut le théologien et le théoricien de l’œuvre des Amici Israel. Par son charisme et sa judéité, F. van Leer en fut l’âme, le témoin et comme le vivant «référent».

Aussi me semble-t-il vain de tenter de les dissocier, voire de les opposer, et encore davantage d’imputer à l’un ou à l’autre la responsabilité du naufrage de l’œuvre à laquelle tous deux se vouèrent corps et âme, avec une totale dédication, certes, mais non sans excès ni imprudences, comme on le verra ci-après.


  1. S. Fumet, Histoire de Dieu dans ma vie, Fayard-Mame, Paris, 1978, op. cit., p. 302. Les italiques sont de moi.
  2. Nul doute que cette amitié, peu courante alors entre un prêtre et une femme du même âge que lui, ait contribué au discrédit de van Asseldonk, censé n’agir que sous l’influence de F. van Leer, qu’on lui interdira d’ailleurs finalement de revoir.
  3. D’après A. Ramaekers, “Doctor Anton van Asseldonk o.s. crucis 1892-1973”, (en néerlandais) in Clairlieu, Achel, 1978, op. cit., p. 46. Les italiques sont de moi.

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