Maria Franceska van Leer

Née en 1892, de bonne famille juive néerlandaise, Franceska est d’abord séduite par les idéaux pacifistes des révolutionnaires spartakistes qu’elle partage au point de participer, aux côtés de Kurt Eisen, à ses affrontements avec le pouvoir, et de se lier d’amitié avec Rosa Luxembourg. Arrêtée, et condamnée à mort, elle se promit de croire en Dieu, si elle en sortait vivante. Relâchée, elle se convertit au catholicisme en 1919, à Munich, et étudia même, sous la direction du théologien franciscain hollandais Laetus Himmelreich, qui deviendra plus tard (est-ce un hasard ?) l’un des membres fondateurs de l’association Amici Israel [1]. On sait que, par la suite, elle décida de consacrer sa vie à la conversion des Juifs [2]. Faute d’avoir eu accès à des études spécialisées sur ce point, si elles existent, je suis, aujourd’hui encore, peu au fait de ce qui motiva sa démarche, et encore moins des raisons et des circonstances de sa brève incursion en Palestine, en novembre 1924, où elle enseigna le catéchisme dans un kibboutz avant d’être contrainte de fuir le pays, trois mois plus tard, du fait de ses activités missionnaires [3]. Ce qui est sûr, c’est qu’elle était fascinée par le sionisme, qu’elle idéalisait naïvement, témoin l’article vibrant qu’elle adressait, en 1925, à la revue des moines bénédictins de St André (Belgique), pour plaider la cause de ce mouvement [4], dans un style dithyrambique [5] :

« Qui oserait dire que les groupements sionistes sont moins littéralement communautaires que les religieux catholiques qui observent sévèrement la sainte pauvreté ? Qui oserait prétendre que ce sont de dangereux bolcheviques qu’on doit contrecarrer par tous les moyens ? Qui oserait dire cela après avoir été le témoin, fût-ce pendant un mois, de l’amour du prochain qui règne dans les colonies juives ? » [6]

C’est le lieu de préciser que F. van Leer n’était pas la seule, parmi les catholiques, à voir un signe de la Providence dans les événements politiques d’alors, dont le plus retentissant avait été la Déclaration Balfour (1917), par laquelle l’Angleterre, qui exerçait alors le mandat de la Société des Nations sur la Palestine, avait reconnu aux Israélites exilés le droit de créer un « Foyer juif » sur la terre de leurs ancêtres. Cette concomitance de l’engouement catholique pour l’œuvre de conversion des Juifs et du phénomène sioniste, semble de nature à jeter une lumière inattendue sur l’arrière-fond idéologique, voire mystique, de l’idéal dont étaient animés les fondateurs de Amici Israel.

Ce « sionisme catholique » ambiant a été brièvement analysé par Chenaux [7]. Ce chercheur a pertinemment mis en lumière le rôle majeur que joua, dans la diffusion des idéaux de Amici Israel, le Bulletin des missions de l’abbaye bénédictine de Saint-André-lez-Bruges. Ces moines, impressionnés par l’expérience du missionnaire lazariste Vincent Lebbe, qui s’était fait entièrement Chinois avec les Chinois, et était devenu un familier de l’abbaye depuis son retour de Chine en 1920, en voyaient une réplique dans les conceptions des Amici, qui prônaient le respect de la judéité des Juifs et voyaient, dans l’entreprise sioniste, un milieu favorable à une inculturation juive de la foi chrétienne, en vue de la création d’une « Église juive catholique ».

Ce que Chenaux livre de l’état d’esprit de dom Edouard Neut, directeur du Bulletin des missions, ne laisse pas de jeter une lumière sur le phénomène mal connu que constituait ce « sionisme chrétien » :

« Retraçant l’histoire mouvementée du peuple juif et de ses rapports conflictuels avec la chrétienté, le bénédictin en venait à constater la concomitance au XIXe siècle d’un double mouvement : celui d’émancipation [des Juifs], avec les lois votées dans les différents pays, et [celui] de conversion, grâce notamment à l’essor de la congrégation de Notre-Dame de Sion, fondée par le Père Théodore de Ratisbonne [un converti du judaïsme]. La leçon qu’il en tirait était limpide : « placés dans la société sur un pied d’égalité avec les autres citoyens », les juifs devenaient ‘convertissables’ […] L’espoir, au XXe siècle, portait un nom : le sionisme. Le bulletin avait publié, dans son numéro de mars-avril 1925, une longue apologie de ce mouvement par Maria Francisca Van Leer, l’inspiratrice des « Amis d’Israël », appelant les chrétiens à ne pas se méprendre sur le sens de ce retour en Palestine.

F. van Leer écrivait en effet:

« Le but de ces Juifs n’est pas de nous opprimer, nous Chrétiens. Ils cherchent la réalisation de leur idéal. Sans le savoir, ils cherchent le Christ. Et ils Le trouveront dans Son pays et leur pays natal. »

Chenaux poursuit :

« Faisant sien ce point de vue, dom Neut se prenait à rêver d’ « une Église catholique juive de Palestine », composée de « prêtres et laïcs de race juive vivant pleinement la vie religieuse chrétienne dans le cadre de la vie nationale israélite », mais aussi de « communautés monastiques, dont les membres seraient des jeunes gens d’Israël et qui pratiqueraient vis-à-vis de tous, des juifs catholiques et de ceux qui ne le sont pas, cette forme primitive de la charité et de l’apostolat qui s’appelle aujourd’hui l’hospitalité bénédictine ». Ce que poursuivaient les moines belges de l’abbaye de Saint-André, très marqués par l’influence et les expériences chinoises de leur compatriote lazariste Vincent Lebbe, devenu un familier de l’abbaye depuis son retour de Chine en 1920, ce n’était rien moins que la chimère d’un « sionisme chrétien ». Elle les amena tout naturellement à entrer en contact avec les dirigeants du mouvement sioniste établi à Genève. Ces derniers, avides d’une certaine « reconnaissance » de la part des milieux catholiques, ne pouvaient qu’être sensibles à une telle « marque d’intérêt » (Albert Cohen, lettre datée de Genève du 17 mars 1926, archives Maritain). »

Et Chenaux de citer l’expression instructive de la sympathie de dom Neut pour la cause sioniste, telle qu’elle s’exprime dans l’extrait suivant d’une lettre que le bénédictin adressait au dirigeant sioniste Albert Cohen :

« Vous comprendrez tout mon sentiment lorsque je vous dirai qu’étant moine et vivant quotidiennement en contact individuel et en contact social avec les psaumes, les Prophètes – avec l’Évangile – avec toute la littérature dont a vécu le peuple d’Israël, on ne peut se retenir de l’ardent désir de voir ce peuple reprendre contact avec ses origines et avec sa vie nationale propre, qui doit être le support de toutes les réalisations de son puissant génie. L’atmosphère d’enthousiasme dans laquelle les colons juifs tentent en Palestine une expérience sociale qui, si je comprends bien, ne fut jusqu’ici réalisée avec succès que dans les monastères, accentue encore le mouvement de sympathie qui me porte à suivre vos efforts et à les aimer. » [8]

Rappelons qu’à l’époque, certains milieux chrétiens avaient vu dans la conversion au catholicisme de Hans Herzl, le fils du fondateur du mouvement sioniste (qui devait se suicider, quelques années plus tard), une sorte de gage que le sionisme, convenablement accompagné et encouragé par l’Église, pouvait créer, même si tel n’était évidemment pas son but, les conditions favorables à un « retour d’Israël », c’est-à-dire la conversion.

Les Fumet, amis des Maritain, partageaient ces espérances. Selon Chenaux,

« Stanislas Fumet confessait que rien ne pouvait l’émouvoir davantage que ce qu’on appelle la « conversion » d’un Juif… » ;

et de citer cet extrait d’une lettre de Fumet adressée au Bulletin des Missions et publiée in extenso par ce dernier, dans son numéro de novembre-décembre 1925 :

« Un Juif qui se fait chrétien ne se convertit pas à autre chose que le [sic] judaïsme ; seulement il passe d’un judaïsme incomplet, d’un judaïsme en devenir, à un judaïsme accompli. »

Certains chrétiens, tel Maritain, voyaient dans le sionisme le début d’un processus de renaissance nationale dont pourrait profiter le christianisme pour évangéliser ces « brebis perdues ». C’est ainsi qu’à la fin de l’année 1925, il écrivait ces lignes à un proche collaborateur de Pie XI, auquel il adressait un rapport sur le sionisme, destiné au Souverain Pontife :

« Israël renaît… Pour nous, il est capital de savoir si cette nouvelle formation ethnique sera ou non absolument fermée dès le principe à toute pénétration de la foi du [sic] Christ. Enfin, on peut voir dans ces événements un accomplissement remarquable des prophéties, qui commande le respect et la plus grande attention […] Je sais d’autre part qu’un témoignage catholique de sympathie pour le sionisme aurait une grande influence sur bien des jeunes Juifs travaillés par la grâce de Dieu, et qui seraient prêts à demander le baptême s’ils ne pensaient renier par-là les intérêts de leur race et de leur nationalité. » [9]

Le rapport de Maritain avait pour but de demander l’accord de Pie XI concernant l’implication, fût-ce uniquement à titre privé, d’élites chrétiennes dans « un groupe spécial catholique pro-sioniste ». Par la médiation du P. Hugon, un dominicain qu’il consultait volontiers en matière spirituelle, Maritain s’enquérait également de savoir si le Saint-Père consentirait à accorder une audience privée au Docteur Jacobson, délégué à Paris, pour l’Europe, du Comité exécutif de l’organisation sioniste. La réponse du Souverain Pontife, transmise à Maritain par le P. Hugon, après l’audience papale (15 novembre 1925), fut plutôt tiède [10] :

« Le Pape craint qu’on se serve des catholiques ou du Saint Siège pour faire triompher la cause sioniste, et, « sans porter aucune défense, il conseille la réserve » [italiques dans l’original]. […] On comprend que dans ces conditions « une visite du Dr Jacobson au Vatican ne semble pas opportune » et que si « le pape n’entend pas refuser absolument l’audience, il préfère qu’elle ne soit pas demandée ». »

Ce qui ne fait guère de doute, c’est que l’engouement pro-sioniste de certains catholiques de l’époque n’était pas partagé par le Saint-Siège. Quelques années après la publication du présent travail, un historien américain a pourtant tenté d’accréditer cette opinion [11], en insistant lourdement sur un entretien, qui eut lieu en mai 1917, entre le dirigeant sioniste Sokolov et Benoît XV, à propos du sionisme, et il rapporte les propos que Lapide – sa source principale, particulièrement en ce domaine -, attribue au pape Benoît XV [12] :

« Comme l’histoire a changé ! 1900 années ont passé depuis que Rome a détruit votre pays, et maintenant Votre Excellence vient à Rome en vue de restaurer ce pays. »

Toujours selon Dalin – qui suit encore Lapide à la lettre -, le pape aurait « écouté attentivement l’exposé du programme sioniste », que lui fit Sokolov, et l’aurait « qualifié de providentiel, le trouvant en accord avec la volonté divine ». Il aurait même ajouté, à propos de la question des Lieux Saints : « Oui, oui, je crois que nous ferons de bons voisins » [13].

Mais Dalin omet de relater les propos du même Lapide sur la fin de cette belle histoire [14] :

« […] les porte-parole du Vatican informèrent les représentants du mouvement sioniste – encore sous le pontificat de Benoît XV – que le Saint-Siège ne désirait pas aider « la race juive, pénétrée d’un esprit révolutionnaire et rebelle », à obtenir le gouvernement de la Terre Sainte. Induit en erreur par plusieurs de ses représentants sur les lieux, le pape affirma, le 8 juin 1921, que le sort des chrétiens en Palestine était pire maintenant que sous le gouvernement turc, et appela « les gouvernements des nations chrétiennes, même non catholiques », à adresser « une protestation commune à la Société des Nations ». (Acta Apostolicae Sedis, XIII, 282-283). »

Pire, dans une allocution au Consistoire en date du 13 juin 1921, le pape Benoît XV lui-même se laissa aller – chose rarissime dans des textes officiels de l’Eglise catholique – à des propos diffamatoires visant à discréditer les sionistes. Extrait :

« Quand les troupes alliées eurent une fois de plus remis les Saints Lieux au pouvoir des chrétiens, Nous partageâmes de tout cœur l’allégresse générale des fidèles ; mais cette joie était impuissante à dissiper la crainte, manifestée alors dans Notre allocution consistoriale, de voir un succès éclatant et heureux en soi aboutir à assurer désormais aux Israélites en Palestine la prépondérance et un statut privilégié. Cette crainte, les événements l’ont prouvé, n’était pas vaine. Il est en effet manifeste que, loin de s’améliorer, la situation des chrétiens en Terre Sainte est devenue plus difficile encore que jadis, à raison des nouvelles lois et institutions politiques qui – non par la volonté de leurs auteurs, mais en fait incontestablement – tendent, en faveur des Israélites, à enlever au christianisme la position qu’il y a toujours occupée jusqu’ici. C’est ce but que poursuivent bien des personnes par leurs efforts intenses en vue de dépouiller les Lieux Saints de leur caractère sacré et de les transformer en lieux de plaisir en y important les attractions de fêtes mondaines et tous les appâts de la sensualité, frivolités qui, déplorables partout ailleurs, sont encore plus déplacés dans une région parsemée des plus vénérables monuments religieux [15]. »

Pour donner une idée de la passion et de l’ignorance grossières qui caractérisaient l’entourage du pape et ses informateurs en cette matière, il n’est que de lire ce morceau d’anthologie, extrait d’une conférence que donna, en 1922, à Rome, le Patriarche latin de Jérusalem, Mgr Luigi Barlassina [16] :

« …Le but du sionisme, tel que le confessent les sionistes eux-mêmes, est le rétablissement du peuple d’Israël sur la terre de leurs ancêtres et l’expulsion des autres nationalités qui s’y sont établies au cours des siècles. Donc, le but du sionisme est la conquête de la Palestine. Pour y parvenir, les sionistes ne reculent devant aucun moyen. Protégés par les autorités britanniques – on sait, en fait, que Sir Herbert Samuel et presque tous les fonctionnaires anglais sont des sionistes militants -, les dirigeants sionistes sont en réalité les maîtres de la Palestine : ils dictent la loi et imposent leur volonté à toute la population, catholique, musulmane, et jusqu’aux israélites orthodoxes, soumis à mille abus de pouvoir de la part de leurs coreligionnaires. Outre l’autorité, ils disposent de beaucoup d’argent envoyé par les comités sionistes de tous les pays, spécialement de ceux des États-unis et de Grande-Bretagne, et avec cet argent, ils achètent les terres des pauvres musulmans ruinés par la guerre, ils fondent des écoles et quelquefois corrompent aussi les consciences. En bref, comme le prouvent des rapports fiables, le propos des sionistes est d’exproprier peu à peu les Arabes et les chrétiens et de prendre leur place. Pour accroître le nombre de leurs coreligionnaires, on a autorisé l’immigration en Palestine des Juifs russes, presque tous bolcheviques […] en fait on ne refuse le droit à l’immigration qu’à ceux qui ne sont pas juifs. L’action sioniste ne s’est pas révélée moins funeste sur le plan de l’immoralité, qui, à partir du moment où les sionistes se sont érigés en maîtres de la Palestine, s’est terriblement étendue sur cette terre baignée par le sang de Jésus-Christ. Des établissements de vice se sont ouverts à Jérusalem, à Jaffa, à Nazareth, et dans tous les centres importants : les femmes de mauvaise vie fourmillent partout, les maladies honteuses se répandent, c’est vraiment, s’exclame Mgr Barlassina, « l’abomination de la désolation dans le Lieu saint » [cf. Mt 24, 15] […]. »

Et le patriarche de conclure la conférence en lançant un brûlant appel à tous les catholiques :

« Il faut sauver la Palestine, menacée de tomber sous un joug mille fois pire que celui des Turcs ; une fois encore doit retentir le cri des Croisés : « Dieu le veut, Dieu le veut ! », une croisade pacifique mais forte, par la plume, par la parole, par l’action, par l’argent, pour libérer la patrie du Sauveur […] »

Dans une autre partie de son livre, que, visiblement, Dalin, cité plus haut, n’a pas lue [17], Lapide est plus critique concernant l’attitude de l’Église à l’égard des Juifs :

« Pie XII, comme la plupart de ses prédécesseurs, défendit avec fermeté la survivance des Juifs, mais trouva que la prospérité – ou l’indépendance – juive allait à l’encontre de l’Écriture et devait donc être réfrénée. « On ne doit pas les tuer […] mais plutôt les réduire en servitude » est la maxime du pape Innocent III, qui guida l’attitude pontificale envers les Juifs depuis le haut Moyen Âge. »

Il se fait l’écho d’un rapport [18], en date du 7 février 1922, du Dr Carl-Ludwig Diego von Bergen, ambassadeur d’Allemagne auprès du Saint-Siège [19], qu’il cite en ces termes [20] :

« Alors qu’il y a deux ans à peu près le pape fit au dirigeant sioniste Sokolow une réception cordiale et l’assura qu’il voyait d’un œil bienveillant l’établissement des Juifs en Palestine […] l’attitude amicale du Vatican s’est entre-temps visiblement modifiée […] À ce propos, nous devons d’abord nous reporter au patriarche latin de Jérusalem qui saisit toutes les occasions pour s’exprimer contre les colonies juives, et se met ouvertement du côté des Arabes […] Il est fort probable que son influence contribuera beaucoup à une position défavorable au regard de l’installation des Juifs […] Dans la presse, on a fait remarquer, de façon répétée, que l’Italie tente d’avoir de l’influence en Palestine, à la fois comme puissance protectrice des Chrétiens, ainsi que sur le plan commercial […] Il semble donc que les raisons spirituelles concernant le pouvoir de l’Église, aussi bien que des raisons matérielles concernant son amitié avec l’Italie, ont conduit la Curie à prendre une position hostile à l’idée de la colonisation juive […] D’un autre côté, on doit avouer, comme le général Ronald Storrs [21] l’a fait remarquer au pape, qu’il ne peut être question d’une domination juive sur les lieux saints… »

Et Lapide d’évoquer, en continuant de citer l’ambassadeur allemand, « un rapport plus détaillé sur la haine de l’archevêque et ses méthodes d’action » [22] :

« Le secrétaire d’État, le cardinal Gasparri, a été renforcé dans cette attitude négative (envers le sionisme) par le Patriarche de Jérusalem, Mgr Barlassina, qui vient de passer quelque temps à Rome […] il s’est exprimé de la façon la plus défavorable à l’égard du sionisme, mouvement dont on ne pouvait attendre aucune compréhension pour les intérêts de lÉglise. Il s’est plaint de ce que les milieux catholiques fussent si mal informés de l’état actuel des affaires de Palestine, à la grande surprise des Arabes qui ne pouvaient comprendre pourquoi on ne faisait rien pour la défense des lieux saints. De plus, la célèbre déclaration de Balfour [1917] a obligé les Sionistes à révéler ouvertement leur dessein de faire partir progressivement les habitants actuels de Palestine, pour pouvoir prendre possession du pays tout entier et établir lÉtat de Sion [Das Reich Zion]. Le sionisme a déjà causé de grands torts au pays. Il y avait des maisons closes […] et à Jérusalem seule vivaient 500 prostituées. De plus, certaines nouvelles colonies vivaient absolument selon les principes communistes, et il ne voulait pas s’attarder là-dessus […] Les autochtones ne recevaient aucune protection des autorités puisqu’elles étaient complètement aux mains des Sionistes […] ».

Pour en revenir à Amici Israel, il faut savoir que la fervente propagandiste de ce mouvement, F. van Leer, convertie du judaïsme, a fait une forte impression sur ses contemporains. Elle s’adonna à une « prédication » intensive en faveur de l’attitude nouvelle que les Amici préconisaient envers les Juifs, afin de mieux les gagner au Christ [23]. Selon des sources religieuses flamandes, elle « donna plus de deux cents conférences en Flandre », entre octobre 1925 et février 1926, avec l’approbation des autorités ecclésiastiques, et, à en croire le biographe de van Asseldonk, elle récidiva vers la fin de l’année 1926, mais cette fois à la Procure générale des Croisiers à Rome.

Par ailleurs, il est indéniable que F. van Leer faisait partie des « colonnes » de l’Association. En témoignent deux mentions fort élogieuses qui figurent dans un document fondateur. La première précise que l’Association a pu faire face aux premières dépenses de fonctionnement grâce aux conférences données en Flandre par F. van Leer, lesquelles ont déclenché chez les Flamands un élan de générosité dont on loue autant ces derniers que la zélatrice. La seconde attribue l’expansion de l’œuvre dans une bonne partie de l’Europe occidentale d’alors, aux « innombrables conférences » de F. van Leer, et en profite pour lui consacrer, au passage, un éloge quasi hagiographique. On peut y lire, en effet, que,

« venue du judaïsme, et après bien des efforts pour trouver la Vérité, elle y est parvenue, en 1919, à Munich, et, depuis, pour la glorification des miséricordes divines dont elle a été comblée, elle s’est acquis les plus grands mérites en aidant son peuple et, à présent, en propageant notre œuvre ».

Le compte-rendu suivant, adressé par F. van Leer à la Revue des Missions des Bénédictins de Saint-André, de Bruges, témoigne éloquemment de son zèle convertisseur :

« En tout premier lieu, il s’agit de viser à la sanctification des prêtres qui, dans une vie intérieure grandissante, voudront sans cesse s’unir davantage au Christ, à Jésus, fils de David selon la chair, qui le voudront pour mieux comprendre son caractère humain et judaïque et pouvoir, de cette façon, pénétrer la mentalité juive. Le Christ, en tant que juif, est trop peu connu, trop peu aimé, de cet amour surnaturel que Jéhovah portait et porte au peuple de son Fils. Le Christ est le Roi des Juifs. Le prêtre est un autre Christ. Le prêtre doit au Christ d’être un autre Roi des Juifs et de réaliser pleinement les fonctions du sacerdoce royal qui lui est départi, de les réaliser au bénéfice du peuple dont naquit le Sauveur. Voilà la pensée qui préside à la fondation de cette œuvre nouvelle créée à Rome, au début de cette année [1926]. Lorsqu’un prêtre devient Ami d’Israël il lui incombe de pratiquer et de répandre d’une façon efficace cette charité surnaturelle dont il désire être pénétré vis-à-vis des Israélites, de la répandre dans le peuple chrétien, de sorte qu’un véritable apostolat de prière et d’amour prépare et accompagne la rédemption d’Israël en faisant disparaître le préjugé séculaire dont les juifs sont victimes et en apprenant aux chrétiens à regarder le peuple israélite avec les yeux mêmes de Jésus-Christ. Alors seulement pourra commencer le grand mouvement du retour d’Israël au Messie ; car le Juif sera désireux de prendre contact avec les vérités doctrinales de l’Église catholique le jour où il trouvera de toutes parts dans l’Église un profond sentiment d’amour pour lui. » [24]

Et la revue d’ajouter :

« Comme Mlle van Leer, qui nous donne ces renseignements, demandait au P. van Asseldonk s’il n’y avait rien à ajouter, le Secrétaire-Fondateur des Amis d’Israël lui répondit : “Si, ajoutez que notre souhait le plus ardent est de rendre notre œuvre aussitôt que possible inutile et cela en obtenant la conversion entière du peuple Juif. Notre œuvre n’est qu’un moyen qui doit être au plus tôt abrogé, lorsque enfin Dieu aura retrouvé son peuple. Car il est grand temps”. »

Toutefois, à en croire l’auteur du texte qui suit, si, dans les débuts de son action, F. van Leer sut gagner l’estime du cardinal hollandais van Rossum, la confiance de ce dernier finit par être ébranlée [25]:

« Le cardinal, comme tant d’autres, fut convaincu par le pouvoir de persuasion de Francisca van Leer à propos du lien spirituel entre juifs et chrétiens et de la nécessité d’une reconnaissance et d’une réparation du préjudice causé aux juifs au cours de l’histoire, y compris par l’Église. Elle préconisait l’amitié entre les deux peuples comme voie du retour [= conversion] d’Israël. Mais, rapidement, le doute gagna le cardinal en raison de l’utilisation de certains termes et des exagérations qui caractérisaient l’expression et la propagation de l’idéal qu’elle souhaitait réaliser en collaboration avec van Asseldonk. »

J’incline à exonérer la convertie du soupçon d’avoir, par ses propos et son zèle excessifs, contribué au discrédit ultérieur de l’Association. Comme on le verra ci-après, lorsqu’il sera question du P. van Asseldonk, les écrits de F. van Leer, pour autant que j’aie pu en juger, sur base des documents consultés, ne permettent pas de la taxer d’hétérodoxie, à moins de tenir compte de la « mauvaise note » que constitue le jugement suivant, formulé par le dominicain van der Ploeg, professeur à Nimègue, qui avait rencontré F. van Leer en 1947 [26]:

« Ce que celle-ci m’a raconté à cette occasion n’était pas entièrement acceptable [27] et m’a fait comprendre l’intervention du Saint-Office, qui veillait alors sur la pureté de la doctrine ».

Ceci dit, et bien qu’en l’absence de documents fiables, il soit difficile d’en avoir la certitude, il faudra bien tenir compte de l’accusation récurrente dont F. van Leer fit l’objet de la part des Pères Croisiers de l’époque, d’avoir exercé sur van Asseldonk une influence, voire une fascination, qui ancrèrent, directement ou indirectement, le religieux dans sa certitude de devoir suivre l’appel de sa vocation pour les Juifs, même si ce devait être au prix d’une épreuve de force avec son Ordre [28]. Je reviendrai sur ce point plus avant dans cette étude.


  1. L’essentiel de ces informations provient de l’article de C. Hall, “Les Amis d’Israël”, revue du SIDIC, T. I, n° 3, Rome, 1968, op. cit., p. 8
  2. Cf. S. Fumet, Histoire de Dieu dans ma vie, Fayard-Mame, Paris, 1978, op. cit., p. 300.
  3. Cf. Lieven Saerens, «L’attitude du clergé catholique belge à l’égard du judaïsme (1918-1940)», in R. Van Doorslaer (éd.), Les Juifs de Belgique. De l’immigration au génocide: 1925/1945, CREHSGM, Bruxelles, 1994, op. cit., p. 31. Ce chercheur a utilisé un manuscrit autobiographique auquel je n’ai pas eu accès : [F. Van Leer], Mijn reis naar Palestina [Mon voyage en Palestine], 1927 (manuscrit, archives M. Rookmaker-van Leer).
  4. Cf. F. van Leer, “En face du Sionisme”, Bulletin des Missions, T. VII/21, n° 8, Abbaye de Saint-André, Bruges, mars-avril 1925, op. cit.
  5. Cf. Ibid., p. 237-238. Les italiques sont de moi.
  6. On saisit ici, sur le vif, la perception romantique qu’avait cette Occidentale, des rapports humains directs, familiers, dénués de conventions sociales, qui avaient plus à voir avec la camaraderie communiste, qu’avec « l’amour du prochain » ; ils sont restés longtemps l’apanage de la société kibboutzique, et ont influé sur le comportement de l’ensemble de la société israélienne moderne, comme on le perçoit encore aujourd’hui, quoique de manière fort atténuée.
  7. Chenaux, « Les Amis d’Israël », in « Du judaïsme au Catholicisme : réseaux de conversion dans l’entre-deux-guerres », dans Les convertis aux XIXe et XXe siècles, Artos, Presses universitaires, Arras 1996, p. 96-100.
  8. Lettre du 12 avril 1926, archives Maritain.
  9.  Lettre d’octobre 1925, adressée au Père Hugon, dominicain, professeur à l’Angelicum, qui avait la confiance de Pie XI. Je cite d’après « Rapport sur le sionisme adressé à Pie XI (1925) », dans Cahiers Jacques Maritain, 23, « Regards sur Israël », Kolbsheim, octobre 1991, p. 27 s. Les italiques sont de moi.
  10. Ibid., p. 30.
  11. David Dalin, Pie XII et les juifs, le Mythe du Pape d’Hitler, éditions Tempora, Perpignan (France), 2007, p. 65-66. (Original anglais : The Myth of Hitler’s Pope. How Pope Pie XII rescued Jews from the Nazis, Regnery Publishing, Inc. New York, 2005). On peut sérieusement douter de la connaissance du sujet d’un auteur qui commet deux erreurs de taille. Il écrit en effet : « En 1938, au moment même où le premier ministre Neville Chamberlain tentait d’apaiser Hitler à Munich, Pie XI apparut comme l’une des rares autorités en Europe à explicitement condamner l’antisémitisme. En mars 1938, il dissoudra l’Association des "Amis d’Israël" (Amici Israël [sic]), une organisation catholique qui, depuis de nombreuses années, s’efforçait de convertir des juifs et qui avait commencé à publier des brochures "manifestant des sentiments de haine" envers le peuple juif. » Outre la stupéfiante erreur de date (1938 au lieu de 1928), on notera l’atterrant contresens dont Dalin lui-même dévoile naïvement l’origine en commentant son affirmation en ces termes: « On peut lire dans le décret pontifical de dissolution : "Parce qu’il réprouve toutes les haines et animosités entre les peuples, le Siège apostolique condamne au plus haut point la haine contre le peuple autrefois choisi par Dieu, cette haine qu’aujourd’hui on a coutume de désigner sous le nom d’antisémitisme".» (Op. cit., p. 69-70, les italiques sont de moi).
  12. P. E. Lapide, Rome et les Juifs, Seuil, Paris, 1967, p. 124-125.
  13. Cf. Id., op. cit., p. 66 = Lapide, op. cit., ibid.
  14. Lapide, op. cit., p. 125-126. Les italiques sont de moi.
  15. Original latin dans Acta Apostolicae Sedis, Annus XIII, vol. XIII, n° 8, 18 juin 1921, p. 281-284. Traduction française en ligne sur mon site Debriefing.org (http://www.debriefing.org/31602.html).
  16. Compte rendu de la conférence donnée au Collège St Joseph de Rome, le 11 mai 1921, paru dans La Civiltà Cattolica, II (1921) p. 461-462. Je traduis d’après le texte italien qui figure dans Gerusalemme nei Documenti Pontifici, a cura di Edmond Farhat, in Studi Giuridici XII, Libreria Editrice Vatican, 1987, p. 251-252. Les italiques sont de moi.
  17. Lapide, op. cit., p. 330-332.
  18. Intitulé « Mauvaise humeur du Vatican à cause de l’établissement des Sionistes en Palestine ».
  19. Je ne saurais trop insister sur la prudence et la distance critique qui doivent présider à l’interprétation des textes de diplomates, qui visent souvent à aller dans le sens des préoccupations de leur gouvernement. Toutefois, en ce qui concerne ce document, je suis personnellement enclin à l’estimer sincère, outre qu’il est fort bien informé.
  20. Lapide donne pour référence à ce texte un document d’archive microfilmé sous la référence 1300651.
  21.  Pour un survol rapide de l’action de ce haut-fonctionnaire colonial britannique qui s’intitulait lui-même « premier gouverneur militaire de Jérusalem depuis Ponce-Pilate », voir l’article que lui consacre Wikipédia (http://en.wikipedia.org/wiki/Ronald_Storrs) ; voir aussi Jerusalem: City of Longing, By Simon Goldhill ; etc.
  22. Lapide, op. cit., p. 331-332. Les italiques sont de moi.
  23. On sait, grâce à l’historien allemand Hubert Wolf, qu’elle avait pour cela l’appui d’une personnalité aussi considérable que le Cardinal Faulhaber, qui « était […] devenu le confesseur et directeur de conscience de Franziska van Leer », et lui avait confié « la mission canonique d’assurer à Munich des cours bibliques pour d’autres juifs convertis au catholicisme. ». Voir H. Wolf, Le pape et le diable, op. cit., p. 92.
  24. Les italiques sont de moi.
  25. Cf. J. Scheerder, “ Wilhelmus Antonius Van Dinter ”, (en néerlandais) in Clairlieu, 44, Achel, 1986, p. 104.
  26. A. Ramaekers, “Doctor Anton van Asseldonk o.s. crucis 1892-1973 ”, (en néerlandais) in Clairlieu, Achel, 1978, op. cit. p. 24. Sans mettre en doute la réalité du fait rapporté par le célèbre professeur de Nimègue, sa valeur documentaire doit être relativisée. En effet, en bonne méthode historique, d’un propos formulé près de vingt années après les événements, on ne peut raisonnablement pas inférer que tel était l’état d’esprit de son auteur à l’époque des faits.
  27. Autre traduction possible : "passait quelque peu la mesure", en néerlandais « niet allemaal door de beugel ».
  28. A ce propos, voici ce qu’écrivait, après la condamnation de l’œuvre des Amici, l’un des meilleurs amis de van Asseldonk : « nous sommes tous convaincus que cette Francisca van Leer, qui, tant ici qu’en Hollande, est à considérer comme une personne à éviter (pour ne pas dire plus), est coupable de ce qui arrive à A. [van Asseldonk] ». Cf. J. Scheerder, “Wilhelmus Antonius Van Dinter”, (en néerlandais) in Clairlieu, 44, Achel, 1986, op. cit., p. 113.

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