Déclaration de repentance de l’Église romaine « Nous nous souvenons »

J’ai choisi de consacrer un chapitre spécifique à cette déclaration [1], en raison du fait qu’elle émane d’une instance éminente: le Magistère de l’Église catholique.

J’ai consacré à ce texte officiel un long chapitre de mon livre cité plus haut, intitulé « Les autojustifications du Document romain « Nous nous souvenons » » [2]. Je me limiterai ici, à en citer le premier paragraphe :

«L’honnêteté oblige à reconnaître que les chapitres I et II et les deux premiers tiers du chapitre III du document contiennent des aveux de fautes, qui représentent un progrès considérable si on les compare aux farouches dénégations antérieures à ce propos. Toutefois, ces considérations sont trop générales et ont surtout l’inconvénient d’éluder la responsabilité de l’Église dans les spoliations, les expulsions et les massacres de juifs par des chrétiens au cours des siècles. Quant à la suite du texte, c’est un mélange disparate d’affirmations et d’interprétations, dont certaines sont de nature fortement apologétique. Sans respect de la chronologie, ni remise en situation historique sérieuse, on y bat le rappel des témoignages susceptibles de disculper l’Église et la hiérarchie de l’époque, allant même jusqu’à décerner à Pie XII un brevet posthume de sauvetage de masse. Aussi ne s’étonnera-t-on pas de ce que plusieurs affirmations de ce document soient entachées d’erreurs historiques ou d’exagérations [3]».

Ces lignes sévères pourront paraître arbitraires. Elles doivent bien sûr être lues dans leur contexte, car elles sont suivies d’une analyse critique détaillée de six passages de la Déclaration « Nous nous souvenons », dûment confrontés aux documents et événements historiques avérés, et éventuellement expurgés de leurs inexactitudes et de leurs exagérations apologétiques. Bien entendu, d’autres critiques se sont exprimées, nombreuses et pas toujours dignes de considération.

L’une d’entre elles, qui se distingue par sa pertinence et son caractère abouti, figure dans le maître ouvrage du prof. Giovanni Miccoli, Le pontificat de Jean-Paul II. Un gouvernement contrasté. J’en reproduis, ci-dessous, quelques éléments.

« L’Église et la Shoah : repentance, pardon et rapport difficile avec l’histoire » [4]

Comme il se doit, l’historien prend acte des éléments positifs du document, mais il déplore le fait que « la reconstitution historique des rapports entre les chrétiens et les Juifs au cours des siècles […] présente des réticences, des imprécisions, des exagérations et des simplifications inacceptables

«Ainsi», écrit-il, «il est vraiment réducteur, pour ne pas dire plus, de parler, à propos de l’attitude de l’Église envers les Juifs au lendemain de la conversion des empereurs romains au christianisme, de « groupes agités  qui assaillaient les temples païens et firent parfois de même contre les synagogues, non sans être influencés par certaines interprétations erronées du Nouveau Testament concernant le peuple juif dans son ensemble ». On oublie en effet ainsi de dire que ces « groupes agités » trouvèrent un défenseur impitoyable dans une personnalité et une autorité comme saint Ambroise (C’est moi qui ai incendié la synagogue, écrit-il à l’empereur Théodose qui avait condamné les coupables de la destruction de Callinicon, c’est moi qui en ai donné l’ordre aux autres « ne esset locus in quo Christus negaretur » [pour qu’il n’y ait pas un lieu où le Christ soit renié]). Au-delà des « assauts », ce qui compte vraiment, c’est la formulation par la pensée patristique entière d’un jugement des Juifs ainsi que l’affirmation selon laquelle il est nécessaire qu’ils vivent dans une situation de discrimination et de soumission. Faut-il rappeler les prêches de saint Jean Chrysostome, ou les théorisations de saint Augustin ? La théologie de la «substitution» (L’Église « novus Israel » succède à l’ancien Israël dans le dessein de Dieu) constitue un facteur fondamental de l’attitude des chrétiens envers les Juifs et le judaïsme.

Il est également réducteur de parler de « sentiments d’antijudaïsme dans certains milieux chrétiens » à propos des discriminations et des expulsions qui frappèrent les Juifs durant les siècles de chrétienté. Il ne s’agit pas en effet simplement de « sentiments », parce que cet antisémitisme se fondait sur une doctrine, il correspondait à une ecclésiologie et il se traduisait par des enseignements normatifs et précis pour les fidèles.

Par ailleurs, cet antijudaïsme ne concernait pas seulement […] « certains milieux » chrétiens. Plusieurs papes furent en première ligne pour promulguer des mesures qu’il faut bien qualifier de persécutions. […]

Écrire que « jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, les non-chrétiens ne jouissaient pas toujours d’un statut juridique pleinement garanti » est pour le moins un euphémisme, tout comme l’affirmation selon laquelle « entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle, les Juifs étaient généralement parvenus à une position d’égalité avec les autres citoyens dans la majorité des États » est grosse d’omissions inadmissibles. On évite en effet de rappeler que cette reconnaissance de l’égalité civile a fait partie d’un processus mis en œuvre, non sans contradictions, par la pensée des Lumières, et réalisé par la Révolution française. On tait aussi que l’obtention de cette égalité fut généralement considérée comme une opposition au régime de chrétienté et qu’elle a été comme telle dénoncée et âprement combattue par la hiérarchie romaine et par le courant intransigeant, majoritaire à la moitié du XIXe siècle dans le monde catholique, auquel adhérait le magistère pontifical.

Le document rappelle ensuite la diffusion, durant cette même période, d’un « nationalisme faux et exacerbé » et l’affirmation progressive dans la plus grande partie de l’Europe d’un « antijudaïsme essentiellement plus sociopolitique que religieux » puisqu’il se fondait sur l’accusation que les Juifs exerceraient une influence sans proportion avec leur nombre. La question, on le sait, est bien plus complexe. La montée en puissance, tout au long du XIXe siècle, d’un antisémitisme politique est profondément liée à la lutte que menaient les ennemis de l’ordre établi contre ce dernier en s’inspirant d’une manière ou d’une autre du libéralisme. Cette complexité ne permet pas un traitement adéquat du problème dans un document de synthèse ; mais il n’en reste pas moins inadmissible qu’une reconstitution, même sommaire, des rapports entre les chrétiens et les Juifs passe sous silence la centralité absolue que la lutte antijuive avait occupée dans les partis et les mouvements catholiques et dans les polémiques engagées par la presse confessionnelle. Ceux-ci joignaient des jugements et des stéréotypes antiques avec des thématiques nouvelles ; c’est à cette époque que l’hostilité traditionnelle des chrétiens contre les Juifs prit une tournure et une dimension politiques, au moyen d’une mobilisation de masse.

[…] Le point central de cette partie du document est la confirmation de « la différence qui existe entre l’antisémitisme, qui repose sur des théories contraires à l’enseignement constant de l’Église quant à l’unité de la race humaine et à l’égale dignité de toutes les races et peuples, et les sentiments de méfiance et d’hostilité, que nous appelons antijudaïsme, et qui ont perduré durant des siècles, et dont malheureusement les chrétiens, eux aussi, se sont rendus coupables ». Cette différence – ou cette distinction – a déjà été énoncée durant les années 1930, et elle a été répétée plusieurs fois dans la suite. Certes, si on considère les principes et les perspectives ultimes qui ont fondé ces deux positions, il y a une différence ou une distinction réelle entre l’antijudaïsme et l’antisémitisme. L’antisémitisme nazi se fonde en effet sur la « nature », fixant une condition dont les Juifs ne peuvent pas sortir ; de ce point de vue, il contient en lui-même une condition de mort. L’antijudaïsme catholique, comme, du reste, l’antisémitisme politique qui en dériva, a ses racines dans l’histoire : il viendrait du refus du Christ qui a fait des Juifs une « race » maudite, un peuple réprouvé par Dieu ; leur prétention envahissante et corruptrice, fruit de l’antique inimitié pour le nom de « chrétien », appelle les chrétiens à se défendre. Il reste cependant pour eux une issue possible, à savoir la conversion. Mais au-delà de cette différence substantielle entre l’antijudaïsme et l’antisémitisme – une différence décisive dans des situations extrêmes –, il reste cependant que ces deux positions partagent un large terrain commun d’actions et de comportements, dont le document romain ne parle pas. Ce terrain commun est fondé sur un jugement négatif similaire à propos du rôle historique des Juifs dans la société contemporaine. Les mesures concrètes de discrimination et de persécution civile qui frappèrent les Juifs dans les années 1930, en Allemagne, en Italie et dans d’autres pays européens, en furent l’expression concrète. Le caractère évidemment antichrétien de l’idéologie nazie et ses fondements racistes créèrent un malaise et des difficultés, mais une opposition explicite et nette à son égard de la part de l’Église fut entravée par le fait qu’elle répétait concrètement, au-delà de la différence des présupposés qui les inspirent, tout ce que, pendant des décennies, les catholiques avaient soutenu.

Le premier grand point névralgique en ce qui concerne l’attitude de l’Église et des catholiques envers la persécution juive et la Shoah se situe dans les années 1930, lorsque les premières mesures d’identification et de marginalisation civile des Juifs furent mises en œuvre. L’attitude élusive et réticente prise alors par la hiérarchie ne s’explique pas par des « préjugés », un « manque de sensibilité », une « indifférence », comme le prétend le document ; mais ces idées et sentiments se fondaient sur des jugements et des convictions profondément intériorisés, inscrits dans l’enseignement, la pratique religieuse et la pensée politique de la tradition catholique.

[…] Ce qui a été dit montre suffisamment la faiblesse d’une reconstitution historique d’ensemble qui élude le problème du magistère, ainsi que les élaborations doctrinales et les convictions éthiques qui ont inspiré, guidé et justifié la dimension discriminatoire et oppressive de ces rapports entre le christianisme et le judaïsme. […]

Il est difficile de dire [à quel point] un document aussi insatisfaisant du point de vue historique, malgré les propos qui l’ont inspiré, a été le fruit conscient et voulu d’un présupposé qui entendait limiter aux « fils » de l’Église tout discours critique sur les responsabilités, les déviations et les fautes de cette dernière. Mais le résultat est là : la doctrine, le magistère, l’enseignement et les actions fondées pendant des siècles sur une ecclésiologie bien précise, tout cela reste exclu de l’examen.»


  1.  Texte intégral en ligne sur le site du Vatican (http://www.vatican.va/roman_curia/pontifical_councils/chrstuni/documents/rc_pc_chrstuni_doc_16031998_shoah_fr.html) .
  2. Cf. M. Macina, L’apologie qui nuit à l’Église, op. cit., p. 65-93.
  3. Ibid., p. 65.
  4. Reprise, avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur, d’un extrait du chapitre VII : « Repentance, pardon et le rapport difficile avec l’histoire », p. 282–288, de l’édition française : Le pontificat de Jean-Paul II. Un gouvernement contrasté. Traduit de l’italien par Christiane de Paepe et Paul Gilbert s. j., éditions Lessius, Bruxelles, 2012. Edit. originale en italien : In difesa della fede. La Chiesa di Giovanni Paolo II e Benedetto XVI, 2007, RCS Libri S.p.A., Milan. Consultable en ligne, sur mon site Rivtsion (http://www.rivtsion.org/f/index.php?sujet_id=3542). 

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Déclaration de repentance de l’Église romaine « Nous nous souvenons » Copyright © 2014 by Menahem Macina. All Rights Reserved.

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