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Van Asseldonk, prophète bâillonné, ou précurseur méconnu?

Bien connu et souvent cité, le jugement de l’écrivain-journaliste catholique Stanislas Fumet selon lequel « nos Hollandais faisaient de l’inflation mystique et risquaient de sortir des rails […] [et] commençaient par trop à se sentir prophètes » [1], semble bien correspondre à la réalité. En tout état de cause, il est corroboré par un nombre respectable de témoins, qui n’étaient pas tous, tant s’en faut, hostiles à van Asseldonk. C’est le cas, par exemple, du prélat H. Noots, dont van Asseldonk disait qu’il était son «amicissimus» [très grand ami], et qui, peu de temps après la suppression des Amici, écrivait ces lignes [2]:

«J’ignorais qu’il se tramait quelque chose contre [Amici Israel], et j’ai seulement appris sa condamnation par les Acta Ap. Sedis. Maintenant, cela ne m’étonne pas. Il y a un an environ j’ai été interrogé par le Card. van Rossum concernant A. [Anton van Asseldonk] et son travail ; de plus, je savais que les membres les plus importants de la direction [3] s’étaient retirés suite aux propos étranges d’A. Et maintenant, après cette condamnation, nous avons connaissance de propos plus étranges encore. On en parle beaucoup. Nous ne le voyons plus jamais, et nous sommes tous convaincus que cette Francisca van Leer, qui, tant ici qu’en Hollande, est à considérer comme une personne à éviter (pour ne pas dire plus), est coupable de ce qui arrive à A[nton van Asseldonk].»

C’est également le cas du cardinal van Rossum, qui fut longtemps le conseiller et l’ami de van Asseldonk. Le 23 août 1928, soit cinq mois après la dissolution de l’Association et durant la « fugue » de van Asseldonk en Palestine, il écrit ces lignes à van Dinter [4]:

«Je compatis à la tristesse de l’U.H.E. [le sens de l’abréviation n’est pas clair] et à celle de l’Ordre tout entier, pour la perte du P. Van Asseldonk [5]. Je l’ai toujours porté dans mon cœur, je l’ai aidé en toute chose et je l’ai beaucoup estimé. Mais à partir du moment où il s’est fait son propre guide, et ceci dans des affaires extrêmement importantes, et lorsque, par véritable amour envers lui et pour l’Ordre, j’ai voulu avoir connaissance de ce qui se passait et en informer les Supérieurs, il a considéré que j’étais contre lui et ne me m’a plus reconnu. Il pourrait faire tant de choses, surtout pour l’Ordre. Je continue de prier pour lui, pour que le bon Dieu lui pardonne son obstination, l’éclaire et le préserve de graves déviations».

Pour mieux comprendre la suite des événements, il convient de s’arrêter un instant sur cette «fugue» en Palestine – postérieure, je le rappelle – à l’abolition d’Amici Israel.

Dès son arrivée à Haïfa, van Asseldonk écrit à van Dinter une première lettre, datée du 14 juillet 1928 et expédiée le 20 juillet, sans indication de l’adresse de l’expéditeur [6]:

«Quand vous recevrez cette lettre, je serai déjà parti là où vous ne vouliez pas m’envoyer, mais où Dieu voulait sans aucun doute que j’aille. Car après avoir tout essayé et n’ayant pas eu d’écoute de la part de mes Supérieurs, j’ai compris que je ne pouvais attendre que Dieu vous éclaire. Puisse mon départ vous convaincre que je me conduis conformément à la volonté de Dieu, car je suis pieux et n’ai jamais quitté le chemin de l’Obéissance parfaite».

Il prie van Dinter de ne pas faire de suppositions alarmantes, ni prendre des mesures exceptionnelles, ni procéder à des vérifications. Il affirme qu’il reprendra contact avec lui dès que possible et lui communiquera son adresse, «pour la gloire de Dieu». Il implore qu’on ne le considère pas comme en fuite, et qu’on ne le traite pas en apostat, car, dit-il, Dieu est témoin qu’il agit sur Son ordre. Puis, une fois de plus, il se justifie par l’Écriture [7]:

«Et “il faut obéir à Dieu plutôt qu’à l’homme” [cf. Ac 5, 29] […] Gratia Dei sum id quod sum ! [c’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis ; cf. 1 Co 15, 10]. Et : “Nolite ante tempus judicare !” [abstenez-vous de juger de manière prématurée ; cf. 1 Co 4, 5]…»

Commentaire sarcastique de Scheerder :

«Pour l’heure, le général devra se contenter de cela, jusqu’à ce que la véritable lumière se lève pour lui.»

Dans une deuxième lettre, en date du 21 août 1928, van Asseldonk continue de plaider sa cause à grand renfort de citations scripturaires [8]:

«Vous devez surtout comprendre et accepter que, en conscience, j’ai accompli la Sainte Volonté de Dieu et que j’ai fait ce que Dieu m’a appelé à faire […] Après avoir tout essayé en vain, il fallait que j’exécute l’ordre de Dieu sans l’accord des Autorités […] Mais je veux tout faire pour que ma Grâce s’intègre dans la hiérarchie, comme ce fut le cas pour Paul, qui pouvait dire : “et cognoverunt gratiam quae data est mihi!” [et ils reconnurent la grâce qui m’avait été départie ; cf. Ga 2, 9] […] Je vous prie de n’avertir ou de ne faire intervenir aucune autorité ecclésiastique, quelle qu’elle soit, surtout pas en Palestine, car je vis ici incognito et personne, ni en Europe, ni en Palestine, ne sait où je me trouve. Restons-en là, et mettons toute nervosité de côté, et surtout je vous prie de vous abstenir de la prise de mesures canoniques, car elles ne sont pas applicables à mon cas, puisque je suis parti sur l’ordre de Dieu ! “Ecce coram Deo, quia non mentior !” [j’atteste devant Dieu que je ne mens pas ; cf. Ga 1, 20]».

Van Dinter n’était pas homme à se laisser impressionner par des arguments de ce genre. Van Asseldonk lui ayant communiqué son numéro de boîte postale à Haïfa, il lui répond aussitôt. Le brouillon, daté du 4 septembre 1928, a été conservé. On n’y trouve nulle trace d’approbation des arguments avancés par van Asseldonk pour justifier son départ en Palestine. Le P. général est visiblement insensible aux citations bibliques dont son religieux se pourvoit pour justifier sa conduite, et il lui en laisse la responsabilité. Sa lettre s’en tient aux implications disciplinaires de l’acte d’insubordination caractérisée, posé par van Asseldonk [9]:

«L’Ordre tout entier, ainsi que moi-même, déplorons votre étrange manière d’agir. Vous rendez-vous compte que vous avez quitté illégalement votre fonction à Rome et que vous tombez sous le coup du Canon 2386 ? [10] Vous ne vous laissez pas conduire par Dieu, mais par des hallucinations. Je vous prie donc de venir immédiatement à Ste Agathe et de vous mettre à la disposition de votre supérieur légitime. En vous recommandant à la miséricorde de Dieu, veuillez agréer en Christ…».

Une troisième et très longue lettre de van Asseldonk arrive de Haïfa, le 20 septembre 1928. En voici un bref extrait, fort significatif de l’état d’exaltation qui était celui du religieux, durant cette période [11]:

«Vous devez savoir que je suis si peu conduit par des hallucinations, que mon confesseur lui-même, qui a tout compris, m’a chargé de faire tout ce que j’ai fait et comme je l’ai fait, car il voyait clairement que Dieu exigeait cela de ma conscience [12]. De plus, j’avais, comme lui, la conviction que les autorités ecclésiastiques et celles de l’Ordre comprendraient et approuveraient mon acte a posteriori – comme l’initiative illégale de Jonathan, le fils de Saül [pour sauver la vie de David ; cf. 1 S 20]…»

Il ne sera pas inutile, à ce stade, de relater l’issue de cette aventure [13].

Le cardinal van Rossum avait chargé Mgr Luigi Barlassina, patriarche latin de Jérusalem, de retrouver au plus vite la trace du religieux. Cette mission ayant réussi, le patriarche eut un long entretien avec van Asseldonk, dans l’église des carmélites de Haïfa [14]. Consciencieusement, il rédigea un rapport pour le cardinal van Rossum, qui résidait à Rome. Rutten, le Procureur des Croisiers par intérim, fut convoqué, le soir du vendredi 10 octobre 1928, chez le cardinal, qui lui en fit lecture. Selon ce rapport, van Asseldonk priait beaucoup et restait convaincu de sa vocation particulière pour Israël. Le patriarche était néanmoins parvenu à le convaincre que la manière dont il croyait devoir répondre à cette vocation n’était pas la bonne. Van Asseldonk avait honnêtement et loyalement reconnu ses torts et promis d’obéir à ses supérieurs. Le patriarche avait insisté sur le fait que toute rencontre ou correspondance avec Franceska Van Leer devaient être évitées. En conclusion, le patriarche Barlassina écrivait:

«L’affaire peut aisément s’arranger, pour peu que l’on procède avec amour. Car [van Asseldonk] est tout de même un bon “servo di Dio” [serviteur de Dieu], même si c’est à sa manière».

Le patriarche ajoutait «qu’il était souhaitable de rassurer les Supérieurs sur le fait que [van Asseldonk] n’avait pas agi contre la volonté de Dieu». Plus important encore, il reconnaissait «ne pouvoir nier que le père « Antonius » arrivait facilement à s’intégrer, et avec des bons résultats, dans les milieux intellectuels des colons juifs». Mgr Barlassina suggérait donc que la perspective d’une mission canonique de van Asseldonk en Palestine soit prise en considération.

La réaction du cardinal van Rossum à cette suggestion fut catégorique et sans compromis [15]:

«Je n’ai pas juridiction sur lui et ne peux lui donner d’ordre. Mais si vous voulez vous fier à mon avis, je dirai que l’Ordre doit impérativement avoir le dernier mot. [Van Asseldonk] doit retourner en Hollande sans conditions […] La première exigence de l’œuvre de Dieu, c’est l’obéissance […] S’il reste là-bas, avec la permission de l’autorité [ecclésiastique locale, c’est-à-dire celle du patriarche latin], cela équivaudra à une exclaustration permanente. Des moyens pareils, Dieu ne les souhaite pas pour la conversion d’Israël. Si Monseigneur lui donne cette autorisation maintenant, son autorité en souffrira. L’obéissance doit provenir des subordonnés, et non pas être extorquée à l’autorité».

Au terme du résumé de cet épisode dramatique, où la vocation religieuse de van Asseldonk parut sur le point de sombrer, on donnera acte à Scheerder du bien fondé de son jugement selon lequel «ce fut un choix judicieux que celui du patriarche pour amener le religieux en rupture de ban à une meilleure prise de conscience». De même, on ne peut qu’approuver l’insistance de ce chercheur sur «le respect que mérite la manière dont van Asseldonk réagit». En effet, commente-t-il, «bien qu’il restât convaincu jusqu’à sa mort d’avoir une mission particulière pour Israël, il se soumit, dès cet instant, non seulement avec des mots pleins de dignité, mais aussi en acte, à la direction de l’Ordre et aux autorités ecclésiastiques». Par contre, on pourra trouver quelque peu réductrice la leçon que tire Scheerder d’un événement sur lequel toute la lumière est loin d’avoir été faite, et qui, nous le savons aujourd’hui, eût pu avoir un dénouement plus positif et, partant, plus fécond pour l’amélioration des rapports entre l’Église et le peuple juif, problématique qui, ne l’oublions pas, était au cœur de l’intuition du fondateur [16]:

«Un homme obéissant, peut d’une manière ou d’une autre, parler de victoire, même si ce n’est que sur lui-même.»

Plus empathique est le jugement global de Ramaekers qui, mieux que quiconque, me semble-t-il, a su appréhender le mélange détonnant de la personnalité complexe de van Asseldonk, faite d’une extrême sensibilité conjuguée à un amour surnaturel débordant pour Dieu et pour l’humanité, bien que non dépourvu de défauts humains qui ne furent, au demeurant, comme c’est souvent le cas, que l’excès ou l’envers de qualités exceptionnelles – passion-amour, entêtement-persévérance, volonté de puissance-force de persuasion, audace-courage, grandiloquence-éloquence, illuminisme-sens des choses de Dieu, exaltation-don mystique, etc. [17]:

«Il semble qu’ici nous soyons en face du secret de sa vie spirituelle et de sa conduite envers les autres ; il pouvait donner de sages conseils, mais il pouvait le faire en paroles comme avec son cœur. Tout son amour pour Israël était profond et passionné. De même son amour pour l’Ordre s’exprime souvent dans ses lettres. Il aimait aussi tellement les gens. Son intérêt sincère, sa serviabilité, sa soumission réelle, et sa totale disponibilité, pouvaient s’accompagner de sévérité et d’exigences, ainsi que de sensibilité, voire de sensiblerie. Mais ils existaient. On les sentait. Il les exprimait dans ses lettres, qui semblent excessives mais qui étaient sincères. Ce n’était pas une faute, mais cela pouvait y ressembler pour des gens qui ne le connaissaient pas sous cet angle, ou qui n’étaient pas eux-mêmes ainsi ; cela pouvait devenir une faute quand certaines limites étaient dépassées. À mon avis, dans cette affaire, c’est là qu’il faut chercher le point litigieux d’Amici Israel, qui fit de van Asseldonk un “signe de contradiction”. À notre époque, certains y verraient un charisme ; d’autres parleraient de sentimentalité. Aujourd’hui comme alors, on aime ou on n’aime pas la manière dont certains font appel aux inspirations du Saint-Esprit comme leitmotiv de la prière […] Selon que l’on tient pour l’une ou l’autre opinion, on restera sur la réserve à l’égard de van Asseldonk, ou on le suivra avec conviction. À mon avis, cet [aspect des choses] a joué un plus grand rôle que les prétendus motifs mentionnés dans le décret du Saint-Office. Une affaire comme celle d’Amici Israel n’eût-elle pu – et cela sans intrigues – faire l’objet d’un avertissement, sans qu’il soit nécessaire pour autant de dissoudre un mouvement de prière et de sanctification personnelle, de portée modeste, certes, sur le plan quantitatif, mais néanmoins prometteur sur le plan de l’action ? [18]. Certains ont dit, et disent encore aujourd’hui, de van Asseldonk, qu’il venait trop tôt, qu’il était en avance sur son temps, ou que, du fait de son appartenance à un Ordre aussi modeste que celui des Croisiers, il n’avait pas suffisamment de recul et manquait d’accompagnement.»


  1. Cf. S. Fumet, Histoire de Dieu dans ma vie, Fayard-Mame, Paris, 1978, p. 301-302. Les italiques sont de moi.
  2. Cf. J. Scheerder, “Wilhelmus Antonius Van Dinter”, (en néerlandais) in Clairlieu, 44, Achel, 1986, op. cit., p. 113. Les italiques sont de moi.
  3. Il s’agit sans doute du Comité central d’Amici Israel.
  4. Ibid., op. cit., p. 114-115.
  5. Scheerder précise : «Le cardinal parle de la “perte” de van Asseldonk pour l’Ordre. Ceci n’était pas tout à fait imaginaire […] car, environ six mois plus tôt, précisément le 8 avril 1927 [donc près d’un an avant la dissolution], il écrivait au Père général : “Il arriva alors – je résume brièvement – que j’estimai, en conscience, devoir quitter notre Ordre bien-aimé, que j’ai servi et aimé comme un enfant, car je ne voyais plus comment il pouvait nourrir l’amour passionné de la Croix qui m’habite. Vous n’avez probablement jamais compris à quel point il me fut difficile de vous en faire part : je n’oublierai jamais ce jour ! Quand vous m’avez raccompagné en voiture, le lendemain, ce fut comme un enterrement pour mon âme”». Et Scheerder d’ajouter : «On peut admettre qu’il avait envisagé de quitter l’Ordre pour remplir sa tâche prophétique. C’était là une motivation qui apparaît comme incorrecte. Et la suite de sa lettre permet de constater qu’il changea ensuite d’opinion à ce propos».
  6. Cf. Scheerder, Van Dinter, op. cit., p. 115.
  7. Ibid., p. 115-116. Les soulignements, que j’ai rendus par des italiques, sont de van Asseldonk.
  8. Cf. Ibid., p. 116. Le mot en italiques traduit le soulignement de Van Asseldonk.
  9. Ibid., p. 116-117.
  10. Le Canon 2386, en vigueur à cette époque, stipule : « Le fugitif perd ipso facto la fonction qu’il peut assumer dans l’Ordre ; de plus, s’il a reçu les ordres majeurs, il encourt la suspensio latae sententiae [réduction à l’état laïque du fait d’excommunication majeure], réservée à son Supérieur ».
  11. Cf. Scheerder, Van Dinter, op. cit., p. 117.
  12. Il s’agit du P. Laetus Himmelreich, o.f.m. (1886-1957), qui fut membre du Comité central d’Amici Israel et proche collaborateur de van Asseldonk. Il était également son confesseur et son guide spirituel. Il écrira plus tard à van Dinter qu’il avait pris conscience, depuis, que ce n’était pas lui qui guidait van Asseldonk mais que c’est lui qui était guidé par Van Asseldonk. Scheerder rapporte que, le 24 septembre 1928, le P. Rutten, Procureur des Croisiers par intérim, signale que le père Laetus est venu, la veille, tout agité, demander pardon pour le mauvais conseil donné à van Asseldonk. 
  13. Je suis de près Scheerder, Van Dinter, op. cit., p. 117-118.
  14. Les Carmélites déchaussées flamandes ont une église paroissiale à Haïfa.
  15. Cf . Scheerder, Van Dinter, op. cit., p. 119.
  16. Ibid., p. 118.
  17. Cf. Ramaekers, Van Asseldonk, op. cit., p. 31-32.
  18. Les italiques sont de moi.

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