Essai de discernement des causes immédiates de la disgrâce des ‘Amici’

Il n’est évidemment pas question de clore cette enquête sur une réfutation, si convaincante soit-elle, de la théorie reçue, censée rendre un compte crédible des motifs qui amenèrent le Saint-Office à prononcer la dissolution de la première tentative d’acclimater dans l’Église une attitude résolument positive envers le peuple juif. Il me faut donc prendre le risque de proposer une autre explication qui, à défaut de s’imposer de manière contraignante, apparaisse au moins comme plausible, voire vraisemblable. Ce sera l’objet de ma Conclusion.

Ci-après, comme l’indique le titre de ce chapitre, ce sont surtout les causes immédiates de la sanction qui feront l’objet de ma réflexion. Celle-ci se concentrera d’abord sur l’attendu essentiel du décret d’abolition : « cette association des “Amis d’Israël” a adopté ensuite une manière d’agir et de penser contraire au sens et à l’esprit de l’Église, à la pensée des Saints Pères et à la liturgie. » Elle se poursuivra par un bref examen d’une hypothèse de travail selon laquelle van Asseldonk lui-même aurait été le principal responsable de la suppression de son œuvre.

L’hétérodoxie ou l’imprudence d’expression sont-elles à l’origine de la sanction ?

Un examen, même sommaire, du contenu de la dernière version de la brochure principale de l’Association, Pax super Israel, révèle que les conceptions valorisantes et même laudatives du peuple juif, qu’elle prônait, pouvaient paraître exorbitantes au monde catholique d’alors. En tout état de cause, elles étaient en rupture avec l’attitude traditionnelle de l’Église, héritée des Pères, dans laquelle prévalaient la polémique, la condescendance hautaine, voire le mépris envers le peuple « déchu et déicide », censé avoir été supplanté dans son élection par le « véritable Israël », à savoir : les Chrétiens. C’est l’opinion d’un connaisseur de l’antijudaïsme chrétien, aujourd’hui disparu [1]:

« […] l’œuvre des Amis d’Israël fut vraisemblablement supprimée parce qu’on lui reprochait de mettre en cause, en l’Église elle-même, une interprétation de la Tradition, un langage et des préjugés qui ne pouvaient qu’ajouter au mépris et à la haine des juifs professés par des milieux ne se réclamant pas nécessairement du christianisme. »

Ce jugement est confirmé par l’examen de quelques réactions, majoritairement accablantes pour les déchus, qui s’exprimaient dans des journaux et revues catholiques de l’époque. Témoin, ce «coup de pied de l’âne au lion mort», décoché par un auteur qui fut généralement mieux inspiré dans ses jugements et ses propos concernant les Juifs [2]:

«Il semble que, poussés par un zèle mal éclairé, qui trahit la race [3], les promoteurs et inspirateurs de l’œuvre ont parfois dépassé les limites du vrai et du juste ; les façons de parler, qu’ils voulaient n’être que de délicates précautions oratoires [4], se tournaient en apologétique spéculative et pratique du judaïsme[…] Par là aussi on fomente imprudemment l’esprit d’exclusivisme, de séparatisme et de nationalisme, auquel Israël n’est que trop enclin et qui rend plus difficile sa conversion au catholicisme, le passage à une Église où il doit se fondre dans la masse fraternelle d’une nation sainte, d’un sacerdoce royal.»

Et le jésuite d’ajouter, avec réprobation :

«Coïncidence significative : nombre de ces amis exagérés d’Israël se passionnent pour le mouvement sioniste et le favorisent».

À cet égard, apparaît comme particulièrement instructif de l’état d’esprit des cercles ecclésiastiques de l’époque concernant la « question juive », ce résumé des réactions d’un Juif converti, émises au fil de trois articles déplaisants, où l’auteur [5] a du mal à cacher sa joie mauvaise de la débâcle des Amici Israel :

«Les fondateurs des Amici étaient – à juste titre – des admirateurs passionnés du peuple qui a vu naître Jésus et Marie, Saint-Joseph et les apôtres ; comme aussi du pays où Jésus a vécu, a été crucifié et est ressuscité. Mais cet amour était sentimental et non réaliste. L’organisation devenait de plus en plus attirante pour les adorateurs fanatiques et unilatéraux des juifs, alors qu’une telle œuvre aurait dû être inspirée uniquement par l’amour pour Jésus. “Ne pas aimer les juifs pour eux-mêmes, mais pour Jésus ; ce n’est pas en tant qu’amis d’Israël, Amici Israel, mais en tant qu’amis de Jésus, que nous demandons le retour des juifs”. Autrement “nous tomberons dans des erreurs graves, comme la Ligue des Prêtres [Amici Israel] est tombée dans des erreurs graves”. L’erreur fondamentale des Amici est de n’avoir pas pris leurs distances avec le soi-disant mouvement judéo-chrétien, qui constitue un danger inhérent à toute action en faveur des juifs. Les convertis aspirent à des réformes rapides, vient un temps où ils éprouvent de la désillusion envers leur nouvelle religion, et ce n’est qu’après des années qu’ils découvrent que l’imperfection de l’institution et des personnes n’entame en rien la perfection de l’Église. Le sémite critique est conscient de l’antériorité de sa société et de sa culture religieuse propres. Il s’estime supérieur et considérera donc son passage à l’Église catholique comme bénéfique pour ses coreligionnaires catholiques. Progressivement, il en viendra à souhaiter que le judaïsme devienne “un christianisme par excellence” : une société chrétienne rendue noble par une conduite juive. Non, le juif doit entrer, humble et contrit, dans l’église de Dieu, même s’il est normal qu’il garde sa fierté nationale. Sinon, un accroissement rapide de convertis juifs ne sera pas une bénédiction pour le christianisme. C’est le juif qui doit s’absorber dans l’église catholique, et non l’église catholique qui doit accepter quelque chose du juif. C’est ce que perdent souvent de vue les admirateurs enthousiastes des juifs, et pas uniquement les responsables d’Amici IsraelD’autres organisations remplissent leur tâche avec modestie et sans être inspirées par d’autre amour que celui du Christ».

Et ce «nouveau catholique» – qui, comme beaucoup de convertis se croit obligé à la surenchère pro-chrétienne au détriment de la racine juive dont il est issu selon la chair – d’achever le vaincu, en ces termes [6]:

« Il est dommage que quelques Amici Israel aient mendié trop passionnément des sympathies juives et soient devenus si sentimentaux dans leur philosémitisme, et qu’en haut-lieu on n’ait pas agi contre une telle amitié avec le judaïsme. Une amitié sentimentale entre des Juifs et des Chrétiens est trop peu naturelle et cela ne pouvait ni ne devait durer. Malheureusement, du fait de cette intervention de l’autorité ecclésiastique, les rapprochements de bon aloi entre l’Église et Israël ont également été atteints. Car le discrédit dans lequel sont tombés les amis un peu trop sentimentaux d’Israël risque d’être interprété par l’opinion publique comme un blâme envers quiconque s’intéresse à la nation juive. »

Ces évocations, qui – faut-il le préciser ? – sont loin d’être uniques dans les publications de l’époque, n’ont rien d’oiseux ni de gratuit. Tout d’abord, elles témoignent indirectement de la jalousie qu’éprouvaient les autres mouvements œuvrant à la conversion des juifs et qui, eux, n’avaient pas eu les patronages prestigieux dont bénéficiaient les Amici. En outre, par contraste avec l’extrême générosité de l’attitude envers les Juifs, préconisée par les Amici, ces critiques révèlent la gravité des préjugés et des blocages relationnels, ancrés dans les mentalités chrétiennes, à l’égard de tout ce qui semblait de nature à remettre en question la «théorie de la substitution» et son corollaire : la conviction viscérale qu’avait l’Église de détenir, à elle seule, toute la vérité, et d’être obligée, en conscience, de la prêcher, voire de l’imposer, pour leur salut, à toutes les nations de la terre et, tout spécialement, aux pires égarés dont le Christianisme n’était jamais venu à bout, malgré dix-huit siècles d’entreprises de séduction, de pressions, de menaces, voire de persécutions, les éternels «inconvertissables» : les Juifs.

S’il est évident que les principes de la nouvelle attitude chrétienne envers les Juifs, préconisée par l’association Amici Israel, exprimaient des conceptions en rupture complète avec celles des Pères de l’Église, en cette matière, et si, par ailleurs – comme j’espère l’avoir démontré –, il paraît impossible de soutenir que les hautes autorités de l’Église n’y avaient pas prêté attention, alors qu’elles figuraient, vraisemblablement depuis 1926, dans la fameuse brochure évoquée par le décret de suppression – laquelle n’avait pas été publiée tardivement comme on voudrait nous le faire accroire –, il faut en conclure que la hiérarchie ecclésiastique n’a d’abord rien vu de répréhensible dans cette attitude nouvelle, mais qu’au contraire elle l’a cautionnée, au moins tacitement, jusqu’au début de 1928. Dans ces conditions, il faut bien que se soient produits un ou plusieurs événements ayant suscité des craintes suffisamment graves pour amener les éminents prélats qui étaient devenus membres d’Amici à mettre fin eux-mêmes à cette œuvre qui bénéficiait de leur patronage. Et comme l’examen de la doctrine et des écrits de l’œuvre n’a révélé aucun élément suffisamment grave pour motiver la sanction infligée, force est de chercher ailleurs.

Si l’on excepte le bien-fondé de l’opinion de Stanislas Fumet, que cette déconfiture était imputable à des « théologiens qualifiés d’ “intégristes” », qui « considéraient comme aventureuse la doctrine prêchée avec exaltation […] et ne se privaient pas d’éplucher les textes des Amis d’Israël sans trop de bienveillance » [7]; l’opinion générale des critiques d’alors qui, comme Levie, pour légitimer la sanction vaticane, imputent la responsabilité de la suppression de l’Association aux pieuses exagérations langagières de certains de ses membres [8] semble infondée. Au lieu d’aller chercher si loin, pourquoi ne pas regarder, comme le suggère Ramaekers, du côté du Secrétaire-fondateur lui-même, le P. van Asseldonk ?

Van Asseldonk ne fut-il pas le principal responsable de la suppression de son œuvre ?

À la lumière de ce que l’enquête a révélé – à côté de grandes qualités (générosité, charité, franchise de rapports, etc.) –, de certains aspects excessifs, voire obsessionnels de la personnalité du grand Croisier, et surtout d’une émotivité et d’une hypersensibilité, de nature à biaiser ses jugements et son discernement, on est tenté de se rallier à l’hypothèse de l’un de ses meilleurs biographes, le P. Ramaekers, qui non seulement l’a bien connu personnellement et a bénéficié de nombreuses confidences de sa part et de celle de ses confrères et amis, mais encore a eu accès à bien des documents personnels ainsi qu’à des archives de l’Ordre des Croisiers, presque totalement inconnus des chercheurs avant qu’il ne nous livre une partie de leur contenu dans un long article auquel la présente recherche est largement redevable. Selon Ramaekers, en effet, c’est van Asseldonk lui-même qui a fini par devenir « objet de litige et signe de contradiction ».

Pour y voir plus clair dans cette affaire embrouillée, où se mêlent idéal et subjectivité, vocation et tempérament, il paraît utile de diviser l’analyse qui suit en deux parties. La première traitera des « imprudences apostoliques » de van Asseldonk, en des matières où doctrine et autorité ecclésiales sont en jeu. La seconde examinera le comportement, pour le moins étrange et audacieux, de van Asseldonk, en matière de discipline religieuse et d’obéissance.

Les « imprudences apostoliques » de van Asseldonk

Deux événements paraissent avoir été déterminants dans le processus de disgrâce de l’association co-fondée par le Procureur général des Croisiers.

Selon Ramaekers, en effet, croyant sans doute son œuvre à l’abri de toute intrigue, en raison des hommes d’Église éminents qui en faisaient partie, et peut-être convaincu, du fait du succès extraordinaire de son intuition – dont témoignaient les milliers d’adhésions de prêtres de par le monde – que l’heure avait sonné, pour l’Église, de changer radicalement d’attitude envers les Juifs, et que son œuvre pouvait y contribuer, le P. van Asseldonk aurait sous-estimé l’impact négatif qu’avait pu avoir sur Pie XI la suggestion audacieuse qu’il avait faite à ce dernier, au cours d’une audience, durant l’été 1927, et que Ramaekers résume en ces termes [9]:

«[Il lui demanda] si, en sa qualité de Secrétaire d’Amici Israel, il pourrait s’entretenir avec lui de la question suivante. Puisque l’évangile a été prêché aux païens du monde entier, le temps ne serait-il pas venu de se tourner, davantage qu’auparavant, vers le peuple juif élu ?»

On devine l’embarras du Pape face à cette «sortie» inattendue. Pie XI louvoya, arguant «qu’il ne lui était pas possible de résoudre ainsi une telle question». Et il est permis de penser que l’initiative a dû lui paraître fantasque, voire exaltée, et en tout état de cause, irréaliste ; ce qui pouvait légitimement inquiéter de la part d’une personnalité d’Église exerçant une fonction aussi importante que celle de Procureur de l’Ordre des Croisiers.

Mais le fondateur d’Amici commit un autre impair, beaucoup plus lourd de conséquences, celui-là :

«Selon des confrères qui étudiaient à Rome [au temps où van Asseldonk y était responsable de la Procure des Croisiers], l’une des raisons qui motivèrent le décret de suppression d’Amici Israel aurait été une suggestion adressée par lui à la Congrégation des Rites pour que, dans la prière d’intercession de la liturgie du Vendredi Saint, on supprime le terme «perfide» de la prière «pro perfidis Iudaeis». Comme une telle mesure était apparemment contraire à l’esprit de nombreux Pères de l’Église, et à celui de la liturgie de l’époque, la Congrégation des Rites transmit la requête au Saint-Office.» [10]

Que cette initiative – dont l’imprudente audace surprend, s’agissant d’un familier de la Curie romaine tel que van Asseldonk, qui, à ce titre, devait bien connaître la frilosité ecclésiastique en une matière aussi sérieuse, rendue plus sensible encore par l’adage : «lex orandi, lex credendi» [11] – que cette initiative, donc, ait valu une disgrâce définitive au grand Croisier, lui-même en témoigne dans une lettre privée en date du 14 juin 1968, dont voici un bref extrait [12]:

«Nous n’avions absolument pas le sentiment de poser un acte révolutionnaire, et nous ne nous doutions pas que cette proposition aurait l’effet d’une bombe atomique au Saint-Office et réduirait à néant notre travail […] L’idée de supprimer les mots « perfidis Iudaeis » et « perfidiam », des textes du Vendredi Saint, avait été suggérée par un membre éminent de la Congrégation des Rites, Mgr Di Fava» [13].

En témoigne également, quoique de manière indirecte, le grief formulé par le décret d’abolition, selon lequel l’Association aurait «ensuite adopté une manière d’agir et de penser contraire […] à la liturgie». Or, les documents des Amici auxquels j’ai pu avoir accès n’expriment aucune réprobation explicite de quelque formule liturgique que ce soit. On est donc tenté d’en inférer que la démarche de van Asseldonk auprès de la Congrégation des rites, pour l’abolition de l’invocation «pro perfidis Iudaeis» – initiative immédiatement dénoncée au Saint-Office, comme signalé plus haut –, aura été, sinon la seule, du moins l’une des causes majeures de l’abolition de son œuvre.

Les conceptions particulières de van Asseldonk en matière de discipline et d’obéissance religieuses

Malgré l’impact négatif certain de ces événements, il serait peu critique de ne s’en tenir qu’à cet aspect «doctrinal» des choses et d’en conclure, de manière prématurée, que les deux imprudences évoquées furent à l’origine de la suppression d’Amici Israel. Un examen plus approfondi du dossier révèle que le discrédit dans lequel tomba l’Association tient peut-être autant, sinon davantage, à la détérioration des relations entre van Asseldonk et ses supérieurs – de plus en plus agacés par l’exaltation et l’indépendance croissantes dont faisait preuve le religieux, littéralement obsédé par son apostolat pour les Juifs – qu’à d’hypothétiques «déviations doctrinales».

De la copieuse correspondance de ou concernant van Asseldonk, qu’ont exploitée ses biographes néerlandophones, il ressort que ce dernier avait une conception de l’obéissance, dont le moins qu’on puisse en dire est qu’elle était totalement en rupture avec la discipline ecclésiastique de l’époque, surtout s’agissant d’un religieux.

Dès les premiers mois qui suivirent la création de l’Association, des différences de point de vue étaient apparues, qui se multiplièrent ensuite, entre le général et les définiteurs, d’un côté, et van Asseldonk, de l’autre, concernant la manière dont ce dernier entendait réaliser ce qu’il considérait comme sa vocation spéciale. Tout d’abord, la direction générale de l’Ordre tenait à ce qu’il obtienne sa thèse de doctorat à l’Institut Biblique, afin d’assumer le professorat en exégèse qu’on lui destinait à Ste Agathe [collège des Croisiers en Belgique]. Ensuite, les définiteurs désapprouvaient la présence constante de Franceska van Leer à la Procure. On a vu, plus haut [14], avec quelle vigueur et quelle passion van Asseldonk défendit son point de vue, sans céder, fût-ce d’un pouce, sur ce qu’il estimait être son bon droit. Il ne sera pas inutile de verser au dossier une pièce supplémentaire, non évoquée par Ramaekers, en l’espèce de cet extrait de la réponse que van Asseldonk adressait, à ce sujet, au précédent général, le P. Hoffmann, et que cite le P. Scheerder [15]:

« N’insiste plus sur la thèse ou le doctorat en sciences bibliques ! Cela nécessite une vie d’études régulière et N’EST PAS compatible avec la fonction de procureur, de supérieur, et en plus de consulteur. Crois-moi, sincèrement : les professeurs de l’Institut Biblique eux-mêmes me l’ont souvent dit ».

Il est à peine besoin de préciser qu’en l’espèce, van Asseldonk était persuadé d’être confronté au dilemme qui fut celui de saints illustres et de l’apôtre Pierre lui-même : «Faut-il obéir aux hommes plutôt qu’à Dieu ?» (cf. Ac 5, 29). Aujourd’hui, nous dirions que l’autorité ecclésiastique ne peut obliger un fidèle à poser un acte que sa conscience réprouve. Mais van Asseldonk était-il dans ce cas de figure ? La suite des événements, nous le verrons, montre qu’aux yeux des supérieurs de l’Ordre et des plus hautes autorités ecclésiastiques – dont surtout le cardinal van Rossum, protecteur des Croisiers – le comportement du religieux relevait plutôt du discernement des esprits, que l’Église préconise, à la suite de l’apôtre Paul (cf. Rm 12, 2 ; 1 Th 5, 19-21 ; Ep 5, 10 ; Ph 1, 10), face à des manifestations à allure mystique, ou à des comportements religieux et disciplinaires non conventionnels. C’est ce que semble penser Scheerder, en évoquant l’exemple de nombreux saints qui, si pénible que fût le sacrifice qu’on leur demandait, étaient, malgré tout, parvenus à la conviction que la meilleure façon de servir Dieu consistait à obéir aux directives de leurs supérieurs ecclésiastiques [16].

Mais il y eut plus grave que ces problèmes liés à l’obéissance religieuse. Un examen de la correspondance échangée entre le nouveau général et van Asseldonk révèle certains aspects problématiques de la personnalité et du comportement de ce dernier, auxquels, hormis Scheerder et, dans une moindre mesure, Ramaekers, qui n’y fait que des allusions empreintes de compréhension [17], aucun chercheur n’a, sauf erreur, accordé l’attention qu’ils méritent.

Mgr Hollmann, étant mort le 28 mai 1927, van Asseldonk se retrouva sous l’autorité du nouveau général, le P. van Dinter, qui était auparavant supérieur général. Le 23 novembre 1927, van Asseldonk lui écrit [18]:

«Il faut savoir qu’en ce qui concerne ‘l’autre’ [19], je souffre beaucoup ! surtout à cause du peu de foi de beaucoup d’entre vous, y compris le Cardinal [van Rossum] et vous-même, car vous n’avez pas songé un instant à me défendre face au Cardinal ; si vous aviez dit que tout était arrangé avec les définiteurs et vous-même, d’une part, et avec moi, d’autre part, cela aurait alors été préférable pour la Gloire de Dieu. En accord avec les définiteurs et à ma demande, vous aviez accepté la tâche de me faire regagner la confiance du Cardinal. Rien n’a été fait ! Je vous ne le reproche pas, mais […] j’ai toutes les raisons de souffrir !»

Selon Scheerder, il est difficile d’échapper à l’impression que, lorsqu’il avait une conviction inébranlable, van Asseldonk était capable d’exercer de fortes pressions et de mettre en œuvre toute sa force de persuasion. Mais ses supérieurs et les religieux expérimentés dans les voies spirituelles, tels le cardinal van Rossum, van Dinter, van Mil et van Dooren, semblent ne pas s’être laissé influencer. On trouve, dans les archives du généralat, un projet de réponse manuscrite, joint à la lettre citée, où l’on peut lire le passage suivant [20]:

«En ce qui concerne ‘l’autre’, puis-je vous rappeler, cher Confrère, que cela avait été décidé, quand j’étais chez toi, dans l’amitié et l’amour les plus grands, et que cette décision fut généreusement acceptée par toi ? Nous ne pouvons plus revenir là-dessus. Encore une fois j’atteste que tout cela fut décidé par amour pour toi, pour la procure de Rome et pour notre Saint Ordre».

Le 4 décembre 1927, à l’occasion de l’anniversaire de van Dinter, van Asseldonk lui adresse une lettre pleine de soulignements et de points d’exclamation [21]:

«[…] Mes souhaits ne seront exaucés que quand vous verrez et reconnaîtrez ce que la Prêtrise du Christ pour Israël signifie en moi, et que vous comprendrez et accepterez ce que mon amour pour Francisca van Leer et ma collaboration avec elle impliquent et réalisent ! Nous réglerons dans le futur l’expression et l’extériorisation de cet Amour et de cette collaboration d’une manière plus prudente et, dès à présent, avec plus de circonspection ! Mais la manière dont la chose est réglée maintenant par vous…. à la demande et sous la menace du Confrère van Ross, est insupportable et indigne ! Insupportable : je veux dire que notre volonté et notre amour dans la Croix le portent et peuvent le porter, mais pour ma santé, je sens que je ne peux vivre plus longtemps de la sorte….. à moins que Dieu veuille accepter ma vie en offrande pour Israël : sicut fuerit voluntas in coelo, sic fiat ! La situation est également indigne. Tous s’excusent et sont convaincus que “tout est bien”, mais, dans le même temps, on agit comme si j’étais gravement fautif, au point que le Cardinal a menacé “d’en référer à l’autorité supérieure”, chose qui n’est possible qu’en cas de culpabilité. En fait, je souhaiterais que l’on fasse cette démarche, car plus on approfondira cette “affaire”, plus elle “rayonnera” de la sainteté, de la sûreté et du caractère salutaire de notre Amour ! Mais en ce qui nous concerne (Franc[eska] et moi), nous avons nous-mêmes décidé de modifier l’expression de notre amour et de notre collaboration propter fratres qui non possunt portare modo [22] […] Mais notre geste de bonne volonté est maintenant enfermé dans la menace, ce qui donne à penser à ceux de l’extérieur que nous n’agissons pas de notre plein gré. Votre injonction – suite aux menaces du C. v. R [Confrère van Ross] – nous désigne….. comme des pécheurs ou des gens faibles….. et présente notre “relation” [F. van Leer – van Asseldonk] comme inférieure, et comme “ne pouvant plus durer”. Ne voyez-vous que vous avez créé une situation FAUSSE ? Le Cardinal est sorti de sa réserve pour sauver les apparences ; de manière “déloyale” (dès mon départ) et injuste, il a laissé opérer une “perquisition” à la Procure, et il doit maintenant achever proprement ce travail de détective vis-à-vis de vous en menaçant avec….. Rien ! Alors que, cinq jours auparavant, j’étais seul chez lui ; de sorte qu’à la fin, je lui ai rappelé que….. innocens pertransivit [sic], j’ai marché à visage découvert !»

Selon Scheerder, van Asseldonk se serait alors plaint de ce que van Dinter ne l’ait pas défendu auprès du cardinal van Rossum. Il est probable que ce dernier s’était beaucoup inquiété de ce qu’il considérait comme un développement indu dans l’apostolat de van Asseldonk, et qu’il souhaitait qu’on y remédie, car il avait été saisi d’avertissements et de plaintes. Il disait d’ailleurs regretter que, contrairement à ce qui se passait auparavant, van Asseldonk ne vienne le voir et ne le consulte plus que rarement à propos de cette affaire. Par ailleurs, toujours selon Scheerder, on peut évidemment s’interroger sur l’opportunité de la manière forte utilisée par le cardinal pour rétablir la situation. Toutefois, ce chercheur estime qu’il est difficile d’en juger de l’extérieur et sans avoir connaissance de tous les facteurs qui ont joué un rôle en la matière. En tout état de cause, la réaction de van Asseldonk fut extrêmement véhémente, et il estima n’avoir aucune raison de modifier sa ligne de conduite.

À cet égard, sa lettre à van Dinter, en date du 18 janvier 1928, sonne comme un ultimatum [23]:

«L’Oeuvre en faveur d’ISRAËL s’est tellement développée maintenant qu’elle requiert L’HOMME TOUT ENTIER – et elle est devenue si importante qu’elle peut faire le bonheur de cet homme, et elle m’est donnée et si profondément ancrée en moi par LA GRÂCE DE DIEU, qu’elle me REMPLIT ENTIÈREMENT : gratia in me vacua non fuit ! [(sa) grâce en moi ne fut pas vaine, cf. 1 Co 15, 10.] Je prends maintenant, au Nom du Dieu d’Israël, la défense de cette grâce et vous demande définitivement de me libérer entièrement pour cette grâce ! Je ne peux laisser souffrir l’œuvre du surcroît d’activités auxquelles je suis astreint au nom de Dieu par d’autres personnes ! Je ne peux pas non plus laisser se prolonger l’ambiguïté dans laquelle l’Ordre m’a mis et je veux une réponse de lui ! En conséquence, je vous demande une réponse définitive et claire ; je considérerai toute réponse temporaire ou évasive comme définitive – c’est-à-dire négative –, et je vous donnerai ma réponse».

Enfin, comme le remarque fort justement le P. Scheerder, sa lettre du 7 février 1928 contient des expressions «dans le style des prophètes de malheur», telle celle-ci [24]:

«Et je vous demande qu’une dernière opportunité soit accordée pour que vous soyez [on peut aussi comprendre : ‘pour que je sois’] innocent de mes souffrances, que Vous puissiez écouter de votre mieux et accepter la Vérité».

Ou, en plus exalté encore :

«[…] peu de compréhension et d’estime pour ma Grâce en cette affaire, Dieu vous punira bientôt, ainsi que l’Ordre».


  1.  D’après G. Passelecq et B. Suchecky, L’encyclique cachée de Pie XI. Une occasion manquée de l’Église face à l’antisémitisme, La Découverte, Paris, 1995, op. cit., p. 143-144. Les italiques sont de moi.
  2. J. Bonsirven, “La suppression des «Amici Israel»”, Bulletin des Missions, T. IX/24, n° 3, 1928, op. cit., p. 6-8. Les italiques sont de moi.
  3. Allusion indigne aux propagandistes catholiques d’origine juive du mouvement des Amici, et sans doute, tout particulièrement à F. van Leer, dont on a vu le rôle important qu’elle joua dans la diffusion de cet idéal.
  4. Sur ce point encore, Bonsirven fait fausse route. L’examen des documents de l’Association, des articles publiés par son fondateur et certains de ses membres et sympathisants, le tout corroboré par la vaste correspondance de van Asseldonk et celle de ses amis et relations, prouve à l’évidence que les huit premiers points négatifs de leur programme («qu’on omette de dire», en parlant des Juifs), n’ont rien à voir avec des «précautions oratoires». Au contraire, cette réforme du langage et de l’attitude à adopter dans les rapports avec les Juifs, est constitutive de l’idéal des Amici, et indissociable de leur intuition novatrice de la nécessité de porter sur les Juifs ce que nous appelons aujourd’hui «un nouveau regard», avant même de tenter de les gagner à la foi chrétienne.
  5. Il s’agit de J.H. Boas, dans De Maasbode des 17, 19 et 20 mai 1928. Je résume ici la synthèse qu’en fait A. Ramaekers, “Doctor Anton van Asseldonk o.s. crucis 1892-1973”, (en néerlandais) in Clairlieu, Achel, 1978, op. cit., p. 29. Les italiques sont de moi.
  6. Cf. Ramaekers, ibid., op. cit., p. 29, les italiques sont de moi. Le biographe du P. van Asseldonk précise que ce texte a été copié, sous le titre Sentimentaliteit (sic) vrienden Israel [sentimentalité des Amis d’Israël], par le Dr van Lieshout, à partir d’un article de W. van de Rest, paru dans le Zondagcourant, VIII, n° 5, du 1er février 1931. Il figure dans les archives de Diest.
  7. Cf. S. Fumet, Histoire de Dieu dans ma vie, Fayard-Mame, Paris, 1978, op. cit., p. 301-302.
  8. Cf. Levie, s.j., “Décret de suppression de l’Association des «Amis d’Israël»”, Nouvelle Revue Théologique, Namur, 1928, op. cit., p. 536, n. 1, : «Ailleurs, dans des conférences [particulièrement visée : F. van Leer], ou articles [particulièrement visée : Aniouta Fumet], se sont glissées trop souvent des façons de parler de l’Incarnation et de l’Eucharistie, qui eussent pu être plus heureuses.» En ce qui me concerne, je n’ai pas rencontré de telles expressions sous la plume de F. van Leer. Par contre, c’est le cas pour A. Fumet, qui, dans une lettre qu’elle adressait à une revue missionnaire belge, en avril 1926, émettait cette affirmation, théologiquement scabreuse : «Lorsqu’un chrétien communie, il devient de la race d’Israël, puisqu’il reçoit le sang très pur d’Israël dans les veines» (cf. Don Ed. Neut, F. van Leer, A. Fumet, “Jésus, Fils de Dieu et Israëlite. Les «Amis d’Israël»”, in S. Fumet, “«Qu’on leur prêche Israël»”, Bulletin des Missions, T. VII/21, n° 12, 1925, op. cit., p. 83. C’est probablement en réaction à de tels propos que Levie fait la remarque suivante (ibid., n. 1) : «Ce que nous devons exalter dans l’Incarnation c’est que, unis à Jésus, nous devenons par lui “consortes divinae naturae” [participants de la nature divine], dans l’Eucharistie, que nous communions au Verbe de Dieu fait chair. La question du “judaïsme” [nous dirions aujourd’hui ‘judéité’] de Jésus n’a pas à être marquée ici, puisque elle est sans efficacité religieuse.» Les italiques sont de Levie.
  9. Cf. A. Ramaekers, “Doctor Anton van Asseldonk o.s. crucis 1892-1973”, (en néerlandais) in Clairlieu, Achel, 1978, op. cit., p. 32. Les italiques sont de moi.
  10. D’après Ramaekers, Ibid., op. cit., p. 27. Les italiques sont de moi. Le biographe de van Asseldonk a vu juste, comme le confirme le livre de l’historien allemand Hubert Wolf, Le Pape et le diable, op. cit.. On peut y lire l’étude la plus approfondie qui soit sur le véritable séisme que déchaîna, au plus haut sommet de l’Église, cette tentative audacieuse d’infléchir la liturgie catholique ; voir son chapitre 2 intitulé « Juifs perfides ? Querelle au Vatican sur l’antisémitisme (1928) », p. 89-131, reproduit intégralement, avec l’autorisation de l’auteur, dans la IIe Partie du présent livre, ch. 12.
  11. Cf. Catéchisme de l’Église Catholique, art. 1124-1125 : «La foi de l’Église est antérieure à la foi du fidèle, qui est invité à y adhérer […] De là l’adage ancien : “Lex orandi, lex credendi”… La loi de la prière est la loi de la foi. L’Église croit comme elle prie. La liturgie est un élément constituant de la sainte et vivante Tradition. C’est pourquoi aucun rite sacramentel ne peut être modifié ou manipulé au gré du ministre ou de la communauté. Même l’autorité suprême ne peut changer la liturgie à son gré, mais seulement dans l’obéissance de la foi et dans le respect religieux du mystère de la liturgie.». A la lumière de cette explicitation autorisée, on comprend mieux le scandale des «gardiens du dépôt» de l’époque, face à une proposition comme celle du P. van Asseldonk. Nous savons aujourd’hui que c’étaient là intuition et anticipation prophétiques d’un processus dont les conditions n’étaient pas encore posées. En effet, après les timides corrections d’un Pie XII hésitant (1947), l’audace prophétique du «bon Pape Jean» (Jean XXIII) abolit enfin ce cérémonial discriminatoire et sa phraséologie blessante (1960). On trouvera un bref mais utile résumé de cette évolution dans Les Églises devant le Judaïsme. Documents officiels 1948-1978, Textes rassemblés, traduits et annotés par Marie-Thérèse Hoch et Bernard Dupuy, éditions du Cerf, Paris 1980, p. 350-352.
  12. D’après Ramaekers, Van Asseldonk, op. cit., p. 27, n. 27. Les italiques sont de moi. Scheerder corrobore l’événement en citant cet extrait d’une lettre contemporaine des faits, probablement rédigée en 1928, d’un excellent ami de van Asseldonk, le prélat H. Noots : «L’occasio proxima [l’occasion prochaine] de cette condamnation semble avoir été une demande introduite à la Congrégation des Rites, pour qu’à l’office du Vendredi Saint, on supprime les mots pro perfidis Judaeis et que l’on fasse la génuflexion [comme pour les autres invocations] Oremus, Flectamus genua [prions, fléchissons les genoux]. J’appris aussi que A. [van Asseldonk] prétendait que le mot “deicidae” [déicides] ne pouvait plus être utilisé pour les juifs !», voir J. Scheerder, “ Wilhelmus Antonius Van Dinter ”, (en néerlandais) in Clairlieu, 44, Achel, 1986, op. cit., p. 113-114
  13. Les italiques sont de moi. Ramaekers ajoute, de manière sibylline : «Il donne plusieurs raisons que nous ne pouvons pas citer ici». Preuve, s’il en était besoin, que bien des inconnues de cette affaire ne pourront être résolues, tant qu’il ne sera pas possible d’accéder à la totalité des archives personnelles de van Asseldonk et à celles de l’Ordre des Croisiers, relatives à l’affaire.
  14. Note 52.
  15. Scheerder, Van Dinter, op. cit., p. 107. Les points d’exclamation et les majuscules sont de van Asseldonk.
  16. Caractéristique, à cet égard, est cet extrait de la réponse négative que fit le cardinal van Rossum à un supérieur de van Asseldonk, auquel ce dernier, en «fugue» à Haïfa, suite à la suppression de son œuvre, demandait l’autorisation de travailler parmi les Juifs en Terre Sainte : «L’obéissance doit provenir des subordonnés, et non être extorquée à l’autorité». Cf. Scheerder, Van Dinter, op. cit., p. 119. On lira, plus loin, davantage de détails sur cette “fugue”.
  17. Cf. Ramaekers, Van Asseldonk, op. cit., p. 31-32.
  18. Cf. Scheerder, Van Dinter, op. cit., p. 109. Les italiques sont le fait de van Asseldonk. A partir d’ici, je suis très étroitement la contribution de Scheerder, qui fournit nombre de précisions importantes puisées à des sources que Ramaekers n’a pas connues, ou qu’il n’a pas cru devoir évoquer.
  19. Le P. A. van Dooren, économe général et maître des novices à Ste Agathe, qui remplaçait le nouveau général van Dinter, alors en voyage aux Amériques.
  20. Cf. Scheerder, Van Dinter, op. cit., p. 109. L’auteur assortit cette citation de la remarque suivante : «les italiques, exclamations et l’utilisation des capitales [et des points de suspension] sont de van Asseldonk. L’ensemble de la lettre donne une impression d’excitation ; le rapport entre supérieurs et subordonnés semble inversé». Le caractère décousu de ce texte et de ceux qui suivent, leur style haché et souvent obscur, ont rendu la tâche difficile à mon traducteur ; on voudra donc bien excuser les lourdeurs et les imprécisions de certaines expressions, qu’il a parfois dû traduire mot-à-mot sans être toujours sûr de leur sens exact.
  21. Ibid., p. 109-110.
  22. En considération des frères qui ne peuvent le supporter dorénavant.
  23. Cf. Scheerder, Van Dinter, op. cit., p. 111, (cf. note 1, ci-dessus, [22]). La ponctuation exclamative et les majuscules sont de van Asseldonk.
  24. Cf. Scheerder, Van Dinter, op. cit., p. 111.

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Essai de discernement des causes immédiates de la disgrâce des 'Amici' Copyright © 2014 by Menahem Macina. All Rights Reserved.

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