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Les « justifications » peu convaincantes de la condamnation

Avant même de tenter d’élucider les circonstances et, si possible, les raisons de la suppression brutale d’Amici, il a paru utile d’énumérer les principes préconisés par le mouvement. En effet, le « nouveau regard » avant la lettre (et tout à fait révolutionnaire pour l’époque), qu’il portait sur le peuple juif, annonçait, plus de vingt ans à l’avance, « l’enseignement de l’estime », dont Jules Isaac [1] fut l’un des pionniers, et qui a trouvé sa première expression dans les « Dix points de Seelisberg » [2], avant de devenir la norme dans l’Église d’aujourd’hui. Les douze points suivants constituaient la charte du rapport chrétien avec les Juifs, que les Amici rêvaient d’acclimater en Chrétienté [3] :

« 1. Que l’on s’abstienne de parler du peuple déicide ; 2. de la cité déicide ; 3. de la conversion des juifs – que l’on dise plutôt « retour », ou « passage » ; 4. de l’inconvertibilité du peuple juif ; 5. des choses incroyables que l’on raconte à propos des Juifs, spécialement « le crime rituel » ; 6. de parler sans respect de leurs cérémonies ; 7. d’exagérer ou de généraliser un cas particulier ; 8. de s’exprimer en termes antisémites. 9. Mais que l’on souligne la prérogative de l’amour divin dont bénéficie Israël ; 10. le signe sublime de cet amour dans l’incarnation du Christ et sa mission ; 11. la permanence de cet amour, mieux : son augmentation du fait de la mort du Christ ; 12. le témoignage, la preuve de cet amour, dans la conduite des Apôtres. »

Tels sont, à en croire l’opinion commune, les articles résumant leur idéal, qui auraient valu aux Amici la suppression de leur Association. Les attendus du décret du Saint-Office y afférant ont fait l’objet de plusieurs commentaires. Le plus classique, auquel se réfèrent la quasi-totalité des auteurs sérieux, est celui du jésuite Levie, dans la Nouvelle Revue théologique de 1928. Pour ce théologien, les raisons du discrédit dans lequel était tombée l’Association paraissent évi­dentes. Résumons ses critiques, où se reflètent les conceptions chrétiennes traditionnelles sur le peuple juif [4]:

  • Même s’il est louable de recommander vivement la vérité et la justice envers les Juifs […] de ne jamais douter de la grâce de Dieu […] est-il légitime de dissimuler le rôle joué par Israël envers le Christ?
  • Personne ne songe à faire du “déicide” une sorte de “péché originel” de chaque juif d’aujourd’hui… [5]
  • Peut-on passer sous silence l’infidélité d’Israël à sa mission, sa participation à la mort du Christ?
  • Pourquoi omettre systématiquement le mot conversion, après le châ­timent divin que constitua la ruine de Jérusalem, et alors que l’incrédulité juive a perduré au long des siècles?

Le même théologien reproche à la brochure Pax super Israel de comporter le texte suivant :

« S’est ensuivie, à partir des livres et des discussions des Pères “contre les Juifs”, une certaine dureté et un éloignement mutuel des cœurs. Insister sur cette histoire ne serait utile à personne. »

« Semblable passage, estime le Père Levie, paraît supposer un blâme général de l’attitude des Pères envers les Juifs », chose alors inconcevable. Enfin, le religieux émet une critique où affleurent des stéréotypes antijudaïques :

« Certes, il faut montrer aux juifs que leur race n’est l’objet d’aucun mépris, d’aucune prévention de notre part, mais faut-il, pour favoriser les conversions, magnifier sans cesse la race comme telle, et créer […], chez les convertis, une sorte de “séparatisme” ombrageux et fier ? […] Ce n’est pas préparer des conversions que de renforcer chez les Juifs, si farouchement nationalistes déjà, un état d’esprit foncièrement “anti-catholique”, et dont saint Paul a dit admirablement les lacunes et les défi­ciences. [6] »

De telles considérations, dont le P. Levie était loin d’avoir l’apanage, ne sont rien d’autre que l’écho fidèle et non critique de la théologie alors en vigueur. En témoignent ces considérations de Jacques Maritain, publiées quelques années avant la création d’Amici Israel [7]:

«[…] la dispersion de la nation juive parmi les peuples chrétiens pose un problème particulièrement délicat. Sans doute bien des juifs, ils l’ont montré au prix de leur sang pendant la guerre, sont vraiment assimilés à la patrie de leur choix ; la masse du peuple juif reste néanmoins séparée, réservée, en vertu même de ce décret providentiel qui fait de lui, tout le long de l’histoire, le témoin du Golgotha. Dans la mesure où il en est ainsi, on doit attendre des juifs tout autre chose qu’un attachement réel au bien commun de la civilisation occidentale et chrétienne. Il faut ajouter qu’un Peuple essentiellement messianique comme le peuple juif, dès l’instant qu’il refuse le vrai Messie, jouera fatalement dans le monde un rôle de subversion, je ne dis pas en raison d’un plan préconçu, je dis en raison d’une nécessité métaphysique, qui fait de l’Espérance messianique, et de la Justice absolue, lorsqu’elles descendent du plan surnaturel dans le plan naturel, et qu’elles sont appliquées à faux, le plus actif ferment de révolution. […] Je n’insiste pas sur le rôle énorme joué par les financiers juifs et par les sionistes dans l’évolution politique du monde pendant la guerre et dans l’élaboration de ce qu’on appelle la paix. De là, la nécessité évidente d’une lutte de salut public contre les sociétés secrètes judéo-maçonniques et contre la finance cosmopolite, de là même la nécessité d’un certain nombre de mesures générales de préservation, qui étaient, à vrai dire, plus aisées à déterminer au temps où la civilisation était officiellement chrétienne […]

De tels propos en disent plus sur les problèmes et les préjugés de leurs auteurs, que sur la nature du problème qu’ils s’efforcent de résoudre. Aussi me semble-t-il que peinent en vain ceux qui veulent absolument découvrir, dans les attendus de la condamnation du Saint-Office et dans leurs commentaires apologétiques ultérieurs, les motifs objectifs de la suppression de l’entreprise des Amici. Il est difficile de croire, en effet, que les considérations et les conceptions prétendument répréhensibles, contenues dans les brochures publiées par les Amici Israel (surtout Pax super Israel), et dans lesquelles les théologiens évoqués croient trouver les motifs de la condamnation prononcée par le Saint-Office, aient pu échapper à la vigilance des cardinaux, évêques et théologiens illustres qui avaient adhéré aux idéaux de l’Association au point d’en devenir membres [8].

Le témoignage tardif suivant semble de nature à relativiser la thèse selon laquelle la fameuse brochure aurait été, en quelque sorte, la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Au cours de l’année 1947, une sommité scientifique, le professeur dominicain van der Ploeg, de Nimègue, avait demandé les numéros de Pax super Israel en prêt, pour en étudier le contenu théologique ; il écrivit plus tard au Père A. Ramaekers qu’il « n’avait rien trouvé de blâmable dans cette petite revue » [9].


  1. Historien de métier et inspecteur général de l’enseignement de l’histoire au ministère de l’Éducation nationale, Jules Marx Isaac, juif français (1877-1963), horrifié par la persécution antijuive nazie (sa femme, sa fille et son gendre périrent dans les camps d’extermination), consacra le reste de son existence à étudier et à dénoncer les racines chrétiennes de l’antisémitisme et à prôner un redressement radical de l’enseignement de l’Église concernant le peuple juif. Très mal perçu au début et contesté dans ses analyses, réputées incompétentes, du Nouveau Testament – dont il affirmait que l’enseignement antijudaïque était à la racine de l’antisémitisme chrétien –, il parvint à se faire entendre de certains chrétiens et même du pape Jean XXIII, qui accorda une attention bienveillante à son vibrant plaidoyer en faveur d’une prise de position positive explicite de l’Église envers le peuple juif et d’une rectification de son enseignement antijudaïque traditionnel. Il fut à l’origine du discrédit croissant de conceptions erronées telle l’accusation de « déicide », et de l’abolition de la formule “Pro perfidis Iudaeis”, dans l’office de la semaine sainte. Et il ne fait pas de doute que son action – même si elle ne fut pas la seule en ce sens – fut pour quelque chose dans la décision que prit l’autorité suprême de l’Église de traiter des Juifs au Concile Vatican II. Principaux ouvrages : Jésus et Israël, Paris, 1948 ; Genèse de l’antisémitisme, Paris, 1956 ; L’enseignement du mépris, Paris, 1962.
  2. Du nom de la célèbre rencontre, qui eut lieu, en 1947, dans la bourgade suisse de Seelisberg, en vue de combattre l’antisémitisme et l’antijudaïsme chrétiens. À titre de comparaison avec les douze points des Amici, voici un résumé des « Dix points » dits de Seelisberg : 1. Rappeler que c’est le même Dieu vivant qui nous parle à tous dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament. 2. Rappeler que Jésus est né d’une Vierge juive, de la race de David et du Peuple d’Israël et que Son amour éternel et Son pardon embrassent son propre peuple et le monde entier. 3. Rappeler que les premiers disciples, les Apôtres et les premiers martyrs étaient juifs. 4. Rappeler que le précepte fondamental du Christianisme, celui de l’amour de Dieu et du prochain, promulgué déjà dans l’Ancien Testament, et confirmé par Jésus, oblige « Chrétiens et Juifs » dans toutes les relations humaines sans aucune exception. 5. Éviter de rabaisser le judaïsme biblique ou post-biblique dans le but d’exalter le christianisme. 6. Éviter d’user du mot « juifs » au sens exclusif de « ennemis de Jésus », ou de la locution « ennemis de Jésus » pour désigner le peuple juif tout entier. 7. Éviter de présenter la Passion de telle manière que l’odieux de la mise à mort de Jésus retombe sur les juifs seuls […] 8. Éviter de rapporter les malédictions scripturaires et le cri d’une foule excitée : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants », sans rappeler que ce cri ne saurait prévaloir contre la prière infiniment plus puissante de Jésus : “Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font”. 9. Éviter d’accréditer l’opinion impie que le peuple juif est réprouvé, maudit, réservé pour une destinée de souffrances. 10. Éviter de parler des juifs comme s’ils n’avaient pas été les premiers à être de l’Église. On peut lire d’utiles survols de l’événement de Seelisberg dans le Vingt-septième Cahier d’Etudes Juives de la revue protestante Foi et Vie, vol. XCVII/1, Paris, janvier 1998, et dans Sens, nos 7/8, de 1997, et 10 de 1998.
  3. Ils figurent dans la brochure du mouvement Pax super Israel, p. 3 ss. Cette publication est revêtue de l’Imprimatur romain et datée de mars 1925. Il s’agit probablement du « libellus », l’opuscule, dont parle le décret.
  4. Levie, s.j., “Décret de suppression de l’Association des «Amis d’Israël»”, Nouvelle Revue Théologique, Namur, 1928,, in op. cit., p. 536-537.
  5. Pourtant, c’est bien ce qu’écrivait, dans un article intitulé “Qui paiera ?”, paru dans La Croix du 22 décembre 1888, un certain Tardif de Moidrey : «Le Juif naît avec une double tache originelle : celle d’Adam d’abord, il n’est pas baptisé ; celle de Caïphe ensuite : la haine du Christ.» Texte cité par P. Sorlin, La Croix et les Juifs : 1880-1899, Grasset, Paris, 1967, p. 147 (Les italiques sont de moi). A titre indicatif, signalons que l’on retrouvera cette thématique, moins de 11 ans après la dissolution d’Amici Israel, sous la plume d’un intellectuel catholique, thomiste et ancien disciple de J. Maritain : «Nous savons qu’Israël est marqué du sceau de Dieu, sceau terrible et brûlant. Nous savons qu’il y a une sorte de péché originel d’un nouveau genre à naître juif.» (Les italiques sont de moi), dans Marcel de Corte, “Jacques Maritain et la «question juive»”, article publié dans La Revue catholique des idées et des faits, Liège, 17 mars 1939, reproduit dans Jacques Maritain, L’impossible antisémitisme, précédé de Jacques Maritain et les Juifs, par Pierre Vidal-Naquet, Desclée de Brouwer, Paris, 1994 Jacques Maritain, L’impossible antisémitisme, op. cit., p. 185, (cf. note 1, ci-dessus, [26]).
  6. Les italiques sont de moi.
  7. Voir Jacques Maritain, «À propos de la "question juive"», texte publié dans La Vie spirituelle, 11, n° 4, juillet 1921. Reproduit dans P. Vidal-Naquet (éd.), Jacques Maritain, L’impossible antisémitisme; précédé de Jacques Maritain et les Juifs, Desclée de Brouwer, Paris, 1994, pp. 61-68. Les non-spécialistes s’étonneront peut-être de trouver en si mauvaise compagnie le philosophe catholique, qui, une quinzaine d’années plus tard deviendra (et restera jusqu’à sa mort) l’un des plus ardents défenseurs du peuple juif. Cette mutation radicale illustre, au contraire, de manière exemplaire, à quel point ce qu’on a appelé la «question juive» a constitué, à l’instar de Jésus, un «signe en butte à la contradiction» (cf. Lc 2, 34).
  8. Il faut préciser qu’au nombre des Amici figuraient des théologiens qui faisaient autorité, tel le Père Garrigou-Lagrange.
  9. Lettre de van der Ploeg, du 24 octobre 1973 (archives personnelles de Ramaekers). Voir A. Ramaekers, “Doctor Anton van Asseldonk o.s. crucis 1892-1973”, (en néerlandais) in Clairlieu, Achel, 1978, op. cit., p. 24, n. 20. Mais on peut objecter qu’en 1947, les mentalités avaient évolué, sous le choc de la Shoah.

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