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Le Père Anton van Asseldonk

Rien ne semblait prédisposer ce religieux hollandais [1], né, comme F. van Leer, en 1892, à la vocation passionnée qui fut la sienne tout au long de sa vie, de comprendre, faire comprendre, aimer et faire aimer les Juifs. Tout au plus s’intéressa-t-il, durant sa jeunesse, à quelques familles juives habitant Uden. Il a raconté lui-même, dans trois articles autobiographiques [2], la croissance intérieure de cet appel particulier, que je vais m’efforcer de décrire, en suivant étroitement le résumé qu’en fait le P. Ramaekers, le biographe du Croisier.

Paradoxalement, c’est en concentrant son attention sur la franc-maçonnerie, dont il voulait contrecarrer l’influence, jugée par lui nuisible, conformément aux idées de son temps, que le jeune van Asseldonk découvrit l’antisémitisme. Il fit, à Fribourg, la connaissance d’un prêtre extrêmement antisémite, et fut horrifié par sa haine des Juifs. Dans le même temps, il se plongeait dans l’étude des questions théologiques liées à l’Incarnation et à la Rédemption du Christ, chez Saint Thomas. Il constata alors que se développait en lui un grand amour pour le peuple qui avait vu naître Marie et Jésus. Plus il étudiait Saint Paul, plus se renforçait en lui le besoin de prier pour les Juifs, il écrivait même que cela « devenait apostolique ». Mais le désir profond d’être tout à eux, comme le Christ l’a été, remonte au début de son séjour à Rome, en 1918. C’est peut-être à cette époque que lui advint l’expérience suivante, que l’on peut considérer comme mystique [3]:

« En Autriche, il était en prière après la communion et méditait sur la couronne d’épines de Jésus. Parvenu aux paroles “Salut, roi des Juifs !”, c’était “comme si Jésus lui disait : Mais je suis Roi des Juifs” (encore et toujours). Il n’avait jamais perçu les choses de cette manière. “Et son amour pour le Seigneur l’amenait à avoir aussi de l’amour pour les Juifs”. »

En mars 1925, en l’Église Saint Laurent de Panisperna, à Rome, il s’engage devant Dieu à tout faire et souffrir pour Israël [4]. Il s’agissait, jusque-là, d’une expérience intérieure, intime même, et donc sans traduction vers l’extérieur. En se basant sur la documentation qui lui était accessible lors de son enquête, le P. Ramaekers estimait que l’action ad extra avait commencé par la rencontre, à l’automne 1925, entre le P. van Asseldonk et F. van Leer. Toujours sur ces bases documentaires, le même auteur relate que c’est en décembre 1925 que le P. van Asseldonk écrit au général de son Ordre, le P. Hollmann qu’il souhaiterait rédiger quelque chose concernant Israël et donner une conférence sur ce sujet. Précisons qu’à cette époque, van Asseldonk est, depuis plusieurs années, Procureur des Croisiers à Rome. C’est une personnalité importante et bien considérée au Vatican. Sa fonction lui donne l’occasion de rencontrer les personnages les plus importants de la Curie et, parfois, le Pape lui-même. Le Père Hollmann accède à la demande de van Asseldonk, mais il lui laisse peu d’espoir sur l’issue d’une telle initiative [5]:

« Vous pouvez placer quelque chose sur Israël dans L’Osservatore Romano et je veux bien donner ma bénédiction à la conférence que vous ferez, mais je veux vous dire ceci : je n’ai confiance en aucun juif, même s’ils sont convertis depuis des années. J’en ai eu des expériences malheureuses. Ensuite, je me tairai, bien qu’il soit presque certain que cela fera du bruit. »

A la même époque, van Asseldonk écrit plusieurs articles concernant la conversion des Juifs, dans Kruistriomf, d’abord sous le pseudonyme de Romanus, puis sous son propre nom. Cette revue néerlandaise annonçait, dès la fin de 1925, son intention de publier des rubriques, des chroniques et des articles consacrés à la conversion des Juifs. Elle le faisait en ces termes [6]:

« Ces derniers temps, plus qu’auparavant, un mouvement s’est créé parmi les catholiques pour travailler au salut d’Israël. Kruistriomf considère comme étant de son devoir de tenir compte de ce nouveau courant. A cet effet, l’un de ses plus fidèles collaborateurs qui éprouve des sentiments pour les juifs, consent à nous emboîter le pas et à alimenter cette rubrique. Ainsi nous ne voulons pas travailler uniquement à la conversion des païens et de ceux qui pensent autrement que nous, mais aussi au retour des “brebis perdues d’Israël”. »

Ce «fidèle collaborateur» n’était autre que le P. van Asseldonk qui, au fil des années précédentes, envoyait ses articles de Rome, sous le pseudonyme de Romanus. Dès 1926, cette rubrique paraîtra sous son propre nom, dans la série Volk van Vloek en Zegening (Peuple de Malédiction et de Bénédiction) et Naar Israel (Vers Israël). Par la suite, plusieurs autres collaborateurs y écriront. Les idées exprimées ont certainement eu une influence au sein de l’Ordre même, et bien au-delà. En Flandre, le De Zegepraal des Kruises (La marche triomphale de la Croix) reprenait les articles de van Asseldonk.

Au printemps de l’année 1926, voit le jour, à Rome, l’Opus Amicorum Israel, qui annonce sa création dans sa première publication (Pax super Israel). Le groupe de prêtres convoqués pour l’occasion par van Asseldonk, veut poursuivre la mission du Christ pour « les brebis perdues de la maison d’Israël ». Il en expose les grandes lignes [7]:

« Les juifs, dispersés sur toute la terre, s’opposent avec tant de force aux droits du Christ et de son Église, que nous devons travailler pour que le Père, qu’ils prient et vénèrent eux aussi, puisse les amener au Fils, leur parent et leur Roi. Pour cela, nous devons être au fait de leur mission dans l’histoire, les rencontrer avec bienveillance et respect, car nous savons par notre croyance qu’ils retourneront un jour vers le Seigneur. Nous voyons maintenant que beaucoup se convertissent, tandis que d’autres sont “sur le chemin de Damas”, cherchant déjà après Ananie [cf. Ac 9, 10 ss.], c.-à-d. l’amour et les soins des prêtres du Christ. C’est précisément à nous, les “amis d’Israël”, de faire preuve de déférence et de respect envers ce peuple (Rm. 10, 2 ; 9, 4-5), de prier pour eux (10, 1), de souffrir avec eux (9, 1-2), de nous dédier à Dieu comme victimes pour eux (9, 3) et d’exercer notre prêtrise pour eux (11, 13-14). C’est pour promouvoir ce retour d’Israël que l’œuvre a été fondée, le 24 février [1926], à Rome. »

Et le même texte de préciser :

« Les prêtres qui sont de vrais amis d’Israël, s’engagent à faire mémoire de ce peuple chaque jour lors de la messe, à parler régulièrement d’Israël aux croyants durant les prédications et les cours, et, pour ceux qui en ont la possibilité, à écrire de temps à autre à ce sujet, ou du moins à répandre des écrits les concernant, ils s’engagent également à rencontrer les juifs, afin qu’Israël ait rapidement ses apôtres, et enfin à se sacrifier et à consacrer leur vie à cette tâche. »

Le secrétariat de l’œuvre est fixé à Rome, 54 Via di Monte Tarpeo, adresse de la Procure des Croisiers [8], ce qui se comprend si l’on se souvient que van Asseldonk, Secrétaire-fondateur des Amici, est également Procureur général de l’Ordre. La deuxième publication paraît en juin 1926. Elle définit plus clairement les termes Amici et Israel. On souligne qu’il s’agit d’une œuvre totalement désintéressée, et dans laquelle il n’est pas question de rechercher faveurs spirituelles, privilèges ou indulgences, et encore moins des titres honorifiques. Y sont expressément mentionnées les publications de Notre-Dame de Sion et autres, qui font l’objet de recommandation. On insiste pour que les prêtres aident et soutiennent les instituts existants ayant même vocation, et surtout les Pères et les Sœurs de Sion. Pour les laïques, il est fait mention de plusieurs confréries auxquelles ils peuvent s’affilier. Aucune cotisation n’est demandée aux Amici, seuls des dons spontanés sont acceptés [9]. Manifestement, on prend soin de ne pas porter ombrage aux organisations qui travaillent à l’apostolat envers les Juifs, mais au contraire de collaborer avec elles.

J’ai évoqué, plus haut, le zèle infatigable de F. van Leer au service de la propagation des idéaux de l’œuvre des Amici. Il est temps, maintenant, de préciser que la fervente convertie du judaïsme n’était pas la seule propagandiste de l’œuvre. En effet, tandis qu’elle donnait des conférences aux Pays-Bas et en Allemagne, le P. van Asseldonk déployait une extraordinaire activité de sensibilisation auprès d’évêques et de prêtres de plusieurs pays. C’est ainsi qu’il se rendit aux Pays-Bas, à l’évêché de Milan, en Allemagne, en Autriche, en Hongrie et en Pologne. Dans plusieurs diocèses furent créées, sous son impulsion, des Piae Uniones avec les Amici Israel. A cette occasion, il découvrit, en Pologne, en Hongrie, ainsi qu’en Autriche, un antisémitisme inimaginable, et ce jusque dans les rangs du clergé. Cette constatation ne fit que renforcer ses intentions apostoliques. Il racontera plus tard qu’il fut envoyé chez un doyen qui tenait de tels propos concernant les Juifs, que le Père disait : «Si j’étais dans de telles dispositions, je n’oserais pas monter à l’autel le lendemain» [10].

L’entregent du P. van Asseldonk dans la propagation de ses idéaux porta rapidement du fruit au sein de sa propre Congrégation. En effet, l’Ordre des Croisiers avait recommandé l’œuvre des Amici à ses membres, durant le chapitre général de 1926 [11]. L’engouement gagna également l’Ordre des Franciscains, sous l’influence du P. Himmelreich, secrétaire du Supérieur général de l’Ordre, et, rappelons-le, l’un des membres fondateurs d’Amici Israel. Présent au chapitre général des Franciscains, en 1927, le P. Himmelreich parla de cette œuvre nouvelle en termes qui durent être convaincants, puisque tous les provinciaux de l’Ordre, soit environ une centaine, s’affilièrent à l’Association.

De son côté, le père van Asseldonk insiste à plusieurs reprises sur la nécessité pour les membres de prendre très au sérieux les engagements afférents à l’idéal auquel ils ont adhéré. Pas d’affiliation purement nominale, mais accomplissement des engagements dans toute leur rigueur, où la sanctification personnelle en vue du « passage » des Juifs vers le christianisme, joue un rôle déterminant. Conformément à son tempérament, à la limite de l’excessif, et à sa piété teintée de mysticisme et d’ascétisme, le P. van Asseldonk donnait lui-même l’exemple d’une fidélité extrême à ses engagements. Il se distingua bientôt par la grande sobriété et l’héroïque simplicité de sa vie, mais aussi par l’aveu qu’il fit au Supérieur général de son Ordre, le P. Hollmann, de l’appel spécial qu’il ressentait fortement dans son cœur, d’aller travailler en Palestine.

Il est temps de parler maintenant brièvement des difficultés qu’occasionna au P. van Asseldonk, dès la fin de 1926, sa dédication, de plus en plus débordante, à la cause d’Amici Israel. Le P. Scheerder fournit à ce sujet d’utiles précisions. Il rappelle qu’alors, à la requête de ses supérieurs, van Asseldonk était censé acquérir un doctorat en Écriture sainte à l’Institut biblique de Rome, perspective qui – faut-il y insister ? – ne souriait guère au zélé créateur de l’œuvre pour le « retour » des Juifs [12]. Comme le soulignent tant Ramaekers que Scheerder, la Procure des Croisiers, à Rome, qui recevait toujours d’une manière très hospitalière, surtout les Hollandais, commençait à subir les effets de la propension du Procureur à s’imposer et à imposer à ceux qui adhéraient à son idéal, un mode de vie très ascétique et des pratiques surérogatoires de mortification. Une telle attitude, inspirée par le « charisme » du fondateur, heurtait de front le mode de vie plutôt paisible et assez provincial qui prévalait alors chez les Croisiers. Pour ajouter à l’agacement qui commençait à gagner ceux qui ne partageaient pas le zèle du P. van Asseldonk pour la sanctification de l’existence en vue de la conversion des Juifs, Franceska van Leer, sa proche collaboratrice (certains pensaient sans doute « son égérie »), était très souvent présente. De ce fait, les amis de jadis ne venaient plus à la Procure. Confronté à cette situation dommageable, le P. Hollmann écrit au P. van Asseldonk pour lui demander « de revenir vers ses anciennes fréquentations ». Mais pour van Asseldonk, cela revenait à « retourner vers mes anciennes imperfections ». Aussi estimait-il que son supérieur sortait du cadre de ses attributions. Il lui écrivit à ce propos avec beaucoup de liberté et de franchise, comme il l’avait fait à plusieurs reprises auparavant pour d’autres affaires. Dans le même temps, il demandait conseil à son confesseur et au cardinal van Rossum, protecteur de l’Ordre. Leur réponse allait dans le même sens : le Supérieur général pouvait, bien entendu, exprimer des exigences ayant trait à la fonction de Procureur du P. van Asseldonk, mais, en dehors de cela, il outrepassait ses prérogatives. Fort de cet appui, le zélé religieux insiste fortement auprès de son supérieur pour qu’il ne contrecarre pas les pratiques ascétiques qu’il recommande à ses confrères de Rome, en matière d’abstention de tabac et de boissons [13]:

« Laisse la liberté de conscience et ne force pas qui que ce soit […] à négliger des mortifications qu’il a été amené à s’imposer après mûre réflexion et sous l’influence de la Grâce […] Laisse-moi à mon œuvre parmi les Juifs et tiens compte de ce que certains consentent à s’adonner à un apostolat parmi les Juifs ».

Van Asseldonk se dit prêt à faire tout ce qu’on lui demande en tant que Procureur, et même «à aller avec amour au-devant des exigences de l’hospitalité et de la conversation, et à prendre en considération les intérêts de l’Ordre et de la Procure». Mais, ne s’étant vu signifier aucune interdiction explicite, il continue à œuvrer sans relâche dans le sens de sa vocation pour le peuple juif. En outre, malgré le développement d’Amici, les craintes qu’il éprouve face à l’antisémitisme menaçant, ne cessent de le préoccuper. Il ressent la nécessité de plus en plus pressante de lutter contre ce dernier, par la prière, par le comportement et par l’apostolat. Cette préoccupation trouve son expression dans la publication des Amici : Pax super Israel. A côté d’une recommandation de l’œuvre de Notre-Dame de Sion, figure une incitation à réfléchir sur les Juifs et à les « percevoir intuitivement, non pas à partir de la presse ou de la littérature profane, mais à partir du Livre par excellence, l’Écriture Sainte, dans lequel le Saint-Esprit nous les fait connaître ». Cette modeste brochure comporte une courte rubrique, intitulée Antisemitica, qui se termine par deux exemples frappants. D’abord celui de l’épouse de Ludendorff, qui, récemment, imputait aux Juifs, aux Jésuites et aux Francs-Maçons la responsabilité de la guerre mondiale précédente (1914-1918). Ensuite, celui de Hitler et de ses partisans en Allemagne, où des chrétiens et même des catholiques profanaient et saccageaient des cimetières juifs [14].

C’est probablement durant l’été de l’année 1927, que le P. van Asseldonk fit un premier voyage en Terre Sainte, qui le ravit. Tout ce qu’il y voyait et méditait, ainsi que ses contacts avec ce peuple, renforçait sa motivation grandissante de travailler parmi eux. L’expression de ses sentiments, telle qu’on peut la lire dans une lettre qu’il adressa alors à sa famille peut sembler excessive, mais Ramaekers, qui en évoque les termes, se déclare convaincu que le religieux pensait ce qu’il écrivait. Et le biographe d’Asseldonk a certainement raison d’estimer que des expressions comme celles qui suivent permettent de mieux comprendre leur auteur et son attitude subséquente [15]:

«Je suis allé dans certains endroits de NAZARETH, où l’annonce de l’Incarnation de Jésus fut faite à Marie; je me suis également rendu à BETHLEHEM et au Lac de GENEZARETH. Pour le reste, j’ai vécu là, parmi le peuple du sang de Jésus, parmi les JUIFS. Et Dieu bénissait merveilleusement ma visite sacerdotale ! Mon cœur est sans relâche tourné vers ce pays, que j’ai visité, et qu’hélas! j’ai dû quitter : je suis relié de manière infrangible à JERUSALEM ; indissoluble est l’amour qui me lie déjà à tant d’âmes juives qui, par la Grâce de Dieu, ont écouté ma parole et souhaitent me revoir à nouveau ! Priez, vous aussi, pour que le Salut revienne rapidement au sein d’Israël. Je ne peux vous dire ce que c’est que de venir en ces lieux où Jésus a vécu, souffert, prêché, et surtout là où il mourut, fut enseveli et ressuscita le troisième jour : je peux seulement dire que c’est presque un miracle que je ne trépassai pas de cela… Et que sera-ce de Le voir LUI-MÊME ! ?»

Un dernier numéro de Pax super Israel parut en janvier 1928. On y trouve la mention d’une journée spéciale de prières pro Reditu Israel (pour le retour d’Israël), qui eut lieu durant la semaine internationale de prière. Dans l’église S. Paulus ad Regulam, commençait une vigile de prière de quarante heures. Le Comité central de Amici demandait à chacun de ses membres de faire une demi-heure d’adoration dans cette église, ce jour-là [16]:

« Ainsi, durant toute la journée, des prêtres de […] toutes les parties du monde prièrent pour que le Roi d’Israël appelle son peuple à Lui. Même les Sœurs de Sion et l’Archiconfrérie de la Prière se sont associées à cette adoration pour le retour d’Israël. »

A cette époque, le Saint-Office s’occupait déjà certainement de la condamnation d’Amici Israël, qui intervint rapidement, le 25 mars 1928 [17]. Le P. Ramaekers a fait, de cet événement, un récit ramassé et dramatique [18]:

«Quelques semaines avant la parution du décret du Saint-Office, la suppression des Amici par ce dernier fut annoncée à van Asseldonk, et on lui demanda une soumission totale, « aveugle », sans lui communiquer les raisons de cette décision. Le Père dominicain, qui est toujours présent dans l’antichambre du Saint-Office, exprima ses regrets pour la voie qu’on lui imposait de suivre. La réponse de van Asseldonk fut qu’il considérait cela comme une Croix et qu’il trouvait du réconfort dans les paroles du Christ : “Si le grain de blé, tombé en terre, ne meurt pas…”. Quand le cardinal Merry del Val [préfet du Saint-Office] entra, van Asseldonk s’agenouilla et présenta sa soumission inconditionnelle, sans demander les raisons de la suppression. Il s’enquit seulement de savoir s’il devait démissionner de sa fonction de Procureur de l’Ordre. Le cardinal répondit que cette affaire n’avait rien à voir avec sa personne et qu’il était bien considéré à Rome, de sorte que sa fonction de Procureur n’était pas remise en cause. Pourtant, relatera-t-il, je restai sans voix lorsque, une fois le décret paru, je lus les raisons invoquées. Un des membres du Comité (dont il ne cite pas le nom) vint en pleurant chez lui. Tous deux ont alors offert cela à Dieu. A ce moment-là, il réalisa, comme il l’écrit lui-même, que l’Église serait submergée par l’antisémitisme.»

Comme c’est souvent le cas, suite à ce genre de condamnation, nombreuses furent les anciennes relations qui rompirent le contact avec les « réprouvés » et tout le ressentiment retomba sur le Secrétaire et le Secrétariat des Croisiers. On ignore si le président et d’autres membres du comité central en ont pâti. Van Asseldonk, quant à lui, en a terriblement souffert à l’époque et également par la suite. C’était un homme d’une grande sensibilité, à la limite de la sentimentalité. Cette condamnation a pesé sur lui, durant des années, comme un outrage. L’examen de la correspondance avec le général Hollmann, évoquée plus haut, permet de déceler que le P. van Asseldonk ne supportait pas que le général lui réponde avec un peu de rudesse, et que les divergences d’opinions qui intervenaient entre lui et son supérieur lui apparaissaient comme de nature à porter atteinte à leur amitié.

Par ailleurs, il est certain que la condamnation de son initiative en faveur des Juifs valut à van Asseldonk une défiance durable de la part des supérieurs de son Ordre. En témoignera, beaucoup plus tard, le rejet de sa demande de février 1957, d’être autorisé à accepter un professorat au grand séminaire de Mgr Hakim à Haïfa. Même attitude de la part du Saint-Siège, qui fit la sourde oreille à toutes ses tentatives, directes ou indirectes, de se voir lavé du soupçon de déviation doctrinale, qu’avait entraîné la suppression de son œuvre. En mentionnant l’ultime démarche que fit van Asseldonk, en octobre 1959, soit plus de trente ans après la suppression d’Amici Israel, auprès du Pape Jean XXIII, pour obtenir sa réhabilitation, Ramaekers s’étonne [19]:

« Je n’ai jamais compris cela de la part d’un homme qui avait une telle position à Rome et qui aurait dû savoir que Rome ne rétracte jamais quoi que ce soit. »

Cette mauvaise réputation le poursuivit longtemps, et elle lui a posé beaucoup de problèmes durant les travaux sur l’unité de l’Église, qu’il avait entrepris, à Vienne, depuis 1957, avec Ottilia Schwarz, une autre convertie du judaïsme [20] (en mettant, d’ailleurs, presque exclusivement l’accent sur le problème du peuple d’Israël). C’est ainsi que l’un des évêques auxiliaires du diocèse de Vienne interdisait aux Sœurs de Sion de collaborer avec lui. Au cours d’une audience avec cet évêque, furent évoqués le dossier de la condamnation d’Amici Israel, ainsi que des griefs concernant une conférence qu’aurait donnée F. van Leer, à Vienne, en 1927 [21]. L’évêque auxiliaire confondait probablement alors cette dernière avec O. Schwarz. Le Pape Jean XXIII transmit la lettre de van Asseldonk, ainsi qu’une lettre du Dr Schwarz, au Saint-Office, qui demanda alors des informations complémentaires au Cardinal König de Vienne ; celui-ci répondit qu’il fallait laisser le Père et le Dr Schwarz travailler tranquillement [22].

Si l’on excepte sa brève «fugue» en Palestine [23], suite à la suppression de son œuvre par le Saint-Office, van Asseldonk fit preuve d’une soumission extérieure totale jusqu’à la fin de sa vie. Malgré ses années de mission à Java, et ses vingt ans d’enseignement du grec et du latin dans un collège d’Hannut (Belgique), avant sa retraite, la certitude de sa mission pour Israël ne l’abandonna jamais, même s’il la sublima en offrant à Dieu le sacrifice de son échec.

Ce qui a été dit ci-dessus, suffira, me semble-t-il, pour illustrer l’originalité, la force et la persévérance de cette vocation exceptionnelle. À cette lumière, on perçoit mieux le rôle théologique et spirituel capital que joua le P. van Asseldonk dans «l’invention» et la formulation de l’idéal des Amici Israel, ainsi que dans la conscientisation de clercs et de laïcs, dont on ignorera toujours le nombre, à la nécessité de porter sur les Juifs «un autre regard».

Il est dommage que l’expérience ait été brutalement interrompue par les mêmes autorités ecclésiastiques qui l’avaient approuvée, même si le zèle excessif et les imprudences de son initiateur y sont pour quelque chose, comme je compte le démontrer ci-après.


  1. Pour tout ce qui va suivre concernant le P. van Asseldonk, je suis grandement redevable envers les articles majeurs des Pères croisiers Ramaekers (cf. A. Ramaekers, “Doctor Anton van Asseldonk o.s. crucis 1892-1973”, en néerlandais, in Clairlieu, Achel, 1978, op. cit.), et Scheeerder (cf. J. Scheerder, “Wilhelmus Antonius Van Dinter”, en néerlandais, in Clairlieu, 44, Achel, 1986), que je suis parfois à la lettre. Ma reconnaissance va également au P. Scheerder et à l’excellente revue Clairlieu, qui a publié les précieuses contributions de ces religieux.
  2. Parus dans Kruistriomf, numéros IV, V, VI entre 1925 et 1927. On peut lire quelques détails sur les « fréquentations juives » de van Asseldonk, durant sa jeunesse, dans J. Scheerder, “Wilhelmus Antonius Van Dinter”, en néerlandais, in Clairlieu, 44, Achel, 1986, op. cit., p. 102.
  3. Texte cité par L. van Belkom, Chronique “«Amici Israel»”, in Clairlieu, 53, Maaseik, 1995, op. cit., p. 106-109. Les italiques sont de moi.
  4. Selon Scheerder, qui se réfère à un récit autobiographique, intitulé “Naar Israel” [vers Israël], et publié sous le pseudonyme de Beniamin, dans Kruistriomf, 5 de 1925-1926, p. 339-345 (non consulté), van Asseldonk considérait que cette mission lui avait été confiée par Dieu. Cf. J. Scheerder, “Wilhelmus Antonius Van Dinter”, (en néerlandais) in Clairlieu, 44, Achel, 1986, op. cit., p. 103.
  5. Lettre du 5 décembre 1925, archives de la Procure des Croisiers à Rome, extrait cité par A. Ramaekers, “Doctor Anton van Asseldonk o.s. crucis 1892-1973”, (en néerlandais) in Clairlieu, Achel, 1978, op. cit., p. 15. Les italiques sont de moi.
  6. Kruistriomf, IV, 1924-1925, p. 353. Voir aussi V, 1925-1926, p. 28.
  7. Pax super Israel, première publication (4 pages in 4°), p. 1-2, en février-mars 1926, suivie d’une feuille, publiée en juin 1926. Ensuite, vit le jour un modeste périodique portant le même titre (au format 10 x 15 cm), qui parut à trois reprises, chaque livraison comportant respectivement 36, 32 et 18 pages. Enfin, parut encore une double page comportant les statuts des membres et des modérateurs. Des exemplaires de ces publications sont conservés dans les archives du cloître, à Diest, ville néerlandophone de Belgique située en Région flamande dans la province du Brabant flamand.
  8. Pax super Israel, première publication, p. 2-3.
  9. Pax super Israel, deuxième publication, p. 1-2.
  10. Pax super Israel, n° 1, p. 22-25. Lettre du Dr O. Schwarz à A. Ramaekers, en date du 1-3-1974, citée par A. Ramaekers, “Doctor Anton van Asseldonk o.s. crucis 1892-1973”, (en néerlandais) in Clairlieu, Achel, 1978, op. cit., p. 18.
  11. Le nombre de membres est mentionné sur une feuille volante, voir note 44, ci-dessus ; voir aussi Nederlandse Katholieke Stemmen, XXVI, 1926, p. 186 ; St. Jansklokken, IV, 1926, n° 173 du 24-4, p. 66. Concernant le Chapitre général de 1926, on trouve la trace suivante, dans Chronicon Cruciferorum, III, fasc. 1, Diest, 1969, p. 110 : «Capitulum unanimiter agnovit, Opus pro reditu Israel ad Ovile Christi esse juxta mentem Ordinis et omnes confratres subscribere huic operi in votis habet».
  12. Cf. Scheerder, Van Dinter, op. cit., p. 103, (cf. note 1, ci-dessus, [22]).
  13. Note du P. Ramaekers : « Lettre du 13-11-1926 au général Hollmann ; la lettre à laquelle elle répond est considérée par van Asseldonk comme “une lettre collective” ; de sorte qu’elle a certainement été émise par le Père général et des définiteurs. Il laisse également transparaître la raison de sa conduite ; avant son départ à Rome, il avait tout discuté avec le P. général et n’avait pas eu de lui la moindre remarque ; il considérait donc comme déloyale la lettre contenant des ordres contraignants, qui avait immédiatement suivi sa franche discussion avec le général. Même si le style de cette lettre est humble, van Asseldonk ne se gêne pas pour exprimer son opinion ». Analyse à compléter et corriger par celle de Scheerder, plus fouillée et beaucoup moins favorable à van Asseldonk que celle de Ramaekers : cf. J. Scheerder, “Wilhelmus Antonius Van Dinter”, (en néerlandais) in Clairlieu, 44, Achel, 1986, op. cit., p. 106-107.
  14. Pax super Israel, I, 1927, n° 2, p. 52.
  15. Le P. Ramaekers ne fournit pas la référence de ce courrier. Les majuscules sont le fait de van Asseldonk lui-même.
  16. Pax super Israel, II, 1928, n° 1, p. 15, 16, 14. Dans le même numéro, la rubrique Antisemitica fait mention de persécutions des Juifs en Roumanie.
  17. Acta Apostolicae Sedis, XX, 1928, op. cit., (cf. note 1, ci-dessus, [9]).
  18. A. Ramaekers, “Doctor Anton van Asseldonk o.s. crucis 1892-1973”, (en néerlandais) in Clairlieu, Achel, 1978, op. cit., p. 35.
  19. Ibid., p. 24-25.
  20. Le P. van Asseldonk avait fait sa connaissance en 1950. Ottilie Schwartz, d’origine juive par son père, devint d’abord luthérienne, à Vienne. Elle fit partie, à Amsterdam, d’un groupe de Juifs chrétiens. Elle entreprit des études de théologie luthérienne jusqu’à sa conversion au catholicisme. C’est le Père van Asseldonk qui l’introduisit dans l’Église catholique, à Utrecht, le 25 juillet 1951. Elle travailla avec le professeur Willebrands, qui débutait alors son œuvre œcuménique internationale. Elle étudia la théologie catholique à Nimègue d’abord, puis à Vienne, sous la direction du professeur van der Ploeg, et devint, en 1965, la première femme docteur en théologie de l’Université de Nimègue. Informations fournies par Ramaekers, cf. A. Ramaekers, “Doctor Anton van Asseldonk o.s. crucis 1892-1973”, (en néerlandais) in Clairlieu, Achel, 1978, op. cit., p. 44.
  21. Dans son article, que je suis étroitement pour ce qui concerne la biographie de van Asseldonk, le P. Ramaekers précise que les relations entre le religieux et cet évêque s’améliorèrent ensuite jusqu’à devenir amicales (correspondance dans les archives du provincialat de Louvain et dans les archives personnelles du P. Ramaekers).
  22. Correspondance dans les archives personnelles du P. Ramaekers.
  23. Il y séjourna de juillet à septembre 1928, ce qui lui valut la destitution de son poste de Procureur. De ce qu’en dit Ramaekers, in A. Ramaekers, “Doctor Anton van Asseldonk o.s. crucis 1892-1973”, (en néerlandais) in Clairlieu, Achel, 1978, op. cit., p. 34, il ressort que, sans autorisation de ses supérieurs et à leur insu, «van Asseldonk est resté approximativement quatre mois à Haïfa et s’est adressé au Patriarche latin de Jérusalem pour lui demander de le laisser œuvrer au milieu des Juifs. Ce dernier le renvoya aux instances romaines.» Toujours selon Ramaekers (ibid.), pour comprendre ce comportement apparemment irresponsable, «il faut entrer dans la pensée et la psychologie de van Asseldonk. On ne peut justifier son comportement à l’aune de critères objectifs. Mais, comme il l’écrit lui-même, quelques semaines après le décret, il s’est rendu compte qu’il avait la responsabilité de donner un signe dans l’Église, que “l’affaire d’Israël” devait devenir prioritaire pour l’Église et le monde. Pour cela, il voulait aller en Palestine, afin de réfléchir, au sein de la population juive, sur la manière dont la volonté de Dieu pourrait se réaliser concernant Israël. Il demanda conseil à son confesseur qui lui dit d’y aller. Plus tard, il raconta que bien que cette décision l’ait broyé, il pensait sérieusement qu’il devait rester fidèle à sa vocation pour Israël.». A ce stade, le P. Ramaekers précise qu’il a puisé les informations qu’il fournit, à propos de la condamnation d’Amici Israel, «dans les lettres de van Asseldonk et dans des lettres ou des témoignages (recueillis entre juin et juillet 1978) auprès de confrères qui ont connu ce dernier à Rome comme Procureur, durant les années 1924-1928». Je reviendrai sur cet épisode étrange dans la Deuxième Partie de cette étude.

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