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Le décret du Saint-Office abolissant l’association Amici Israel (25 mars 1928)

Maintenant que sont mieux connus les deux promoteurs de l’idéal de l’Association qui fait l’objet de la présente étude, je suis davantage en mesure de m’attaquer au difficile problème des causes réelles de sa dissolution par l’autorité ecclésiastique même qui l’avait approuvée, louée et honorée de l’adhésion de certains de ses membres les plus éminents. Pour ce faire, je crois utile de commencer par citer intégralement le texte du décret du Saint-Office. Ensuite, je passerai brièvement en revue les principales opinions des commentateurs concernant les éventuelles « déviations » de la littérature publiée par l’Association, censées avoir causé sa condamnation. Enfin, dans ma Conclusion générale, je proposerai mes propres hypothèses en la matière.

Avant même de tenter de comprendre ce qui a pu conduire l’autorité ecclésiastique à mettre fin à une initiative qui eût pu être très positive, il convient de relire attentivement le texte même du décret d’abolition [1].

«La nature et la fin de l’association appelée “Amis d’Israël” ayant été soumises au jugement de la Congrégation du Saint-Office, ainsi qu’un opuscule ayant pour titre Pax super Israel, édité à cet effet [idcirco][2] par les dirigeants et répandu abondamment pour mieux en faire comprendre les caractéristiques et la méthode, les Éminentissimes Pères préposés à la garde de la foi et des mœurs ont d’abord reconnu le côté louable de cette association, qui est d’exhorter les fidèles à prier Dieu et à travailler pour la conversion des Israélites au règne du Christ. Il n’est pas étonnant qu’à ses débuts, cette association n’ayant en vue que cette fin unique, non seulement beaucoup de fidèles et de prêtres, mais encore bon nombre d’évêques, y aient adhéré. L’Église catholique, en effet, a toujours eu coutume de prier pour le peuple juif, qui fut le dépositaire des promesses divines jusqu’à Jésus-Christ, malgré l’aveuglement continuel de ce peuple, bien plus, à cause même de cet aveuglement. Avec quelle charité le Siège apostolique n’a-t-il pas protégé le même peuple contre les vexations injustes ! Parce qu’il réprouve toutes les haines et les animosités entre les peuples, il condamne au plus haut point la haine contre le peuple autrefois choisi par Dieu, cette haine qu’aujourd’hui on a coutume de désigner sous le nom d’“antisémitisme”. Toutefois, remarquant et considérant que cette association des “Amis d’Israël” a adopté ensuite une manière d’agir et de penser contraire au sens et à l’esprit de l’Église, à la pensée des Saints Pères et à la liturgie, les Éminentissimes Pères, après avoir recueilli les votes des Consulteurs de l’Assemblée plénière du 21 mars 1928, ont décrété que l’association des “Amis d’Israël” devait être supprimée. Ils l’ont déclarée abolie effectivement, et ont prescrit que nul, à l’avenir, ne se permette d’écrire ou d’éditer des livres ou des opuscules de nature à favoriser de quelque façon que ce soit pareilles initiatives erronées. Le jeudi suivant, 22 du même mois et de la même année, en l’audience accordée à l’Assesseur du Saint-Office, le Très Saint-Père Pie XI, pape par la divine Providence, a approuvé la décision des Éminentissimes Pères et en a ordonné la publication. Donné à Rome, au Palais du Saint-Office, le 25 mars 1928.»

Ce texte contient quelques expressions significatives, qui paraissent de nature à mieux éclairer les motivations profondes du décret. Je cite, ci-après, les cinq principales, en les faisant suivre d’un bref commentaire [3].

  1. Un opuscule ayant pour titre Pax super Israel, édité à cet effet par les dirigeants et répandu abondamment pour mieux en faire comprendre les caractéristiques et la méthode [a également été soumis au jugement de la Congrégation du Saint-Office].

Ce point atteste donc, s’il en était besoin, que l’Association et ses dirigeants procédaient à une diffusion intensive des documents exposant leur esprit et leurs méthodes d’apostolat. Le Saint-Office confirme ainsi implicitement ce que j’ai affirmé plus haut, à savoir, que, depuis le début de l’entreprise, les hautes autorités de l’Église n’ignoraient rien de cette « doctrine » dans laquelle les censeurs postérieurs croient voir le motif de sa condamnation. Seule inconnue : rien ne permet d’identifier la nature et la date de l’opuscule Pax super Israel, auquel il est fait allusion, ni son contenu. Si, comme je le crois, il s’agit de tout ou partie de la brochure qui porte la date de 1925, et même s’il est vrai qu’une partie du matériau qu’elle contient date de 1927 [4], comment les points prétendument erronés de sa doctrine auraient-ils échappé si longtemps à la vigilance des prélats membres de l’Association, et à plus forte raison à la malveillance des ennemis de cette dernière ? Je reviendrai sur ce problème dans le point 4, ci-après.

  1. Les Éminentissimes Pères préposés à la garde de la foi et des mœurs ont d’abord reconnu le côté louable de cette association, qui est d’exhorter les fidèles à prier Dieu et à travailler pour la conversion des Israélites au règne du Christ.

Le point 2, s’il confirme indirectement que les conceptions qui étaient à la base de l’idéal des Amici n’avaient rien d’hétérodoxe, précise également, en le circonscrivant, ce qui en constitue « le côté louable : « prier pour et travailler à la conversion des Israélites.

  1. Il n’est pas étonnant qu’à ses débuts, cette association n’ayant en vue que cette fin unique, non seulement beaucoup de fidèles et de prêtres, mais encore bon nombre d’évêques, y aient adhéré.

Ce point 3 dissipe par avance toute ambiguïté pouvant découler de la phraséologie du point 2. Pour le Saint-Office, en effet, il est « clair » qu’à l’origine, cette Association «n’avait en vue que cette fin unique». Donc, accord pour la prière et l’apostolat en vue de la conversion du peuple juif, et rejet de toute autre perspective. Cette évocation d’un prétendu «état antérieur orthodoxe» de l’Association, et la présentation réductrice des limites qu’elle est censée avoir assignées elle-même à son esprit et à ses activités, permettent de se débarrasser de la difficulté considérable que représentait l’adhésion de bon nombre d’évêques (celle de 19 cardinaux n’étant pas évoquée).

  1. Cette association des “Amis d’Israël” a adopté ensuite une manière d’agir et de penser contraire au sens et à l’esprit de l’Église, à la pensée des Saints Pères et à la liturgie.

Ce point 4 est crucial en ce qu’il ne laisse aucune chance à une défense éventuelle de l’orthodoxie de l’œuvre. Tout d’abord, la thèse de la pureté de cette dernière, à l’origine, dans la phrase précédente (point 3), est corroborée par l’adverbe «ensuite» qui figure dans la suivante. D’après le décret donc, c’est ultérieurement que l’association « a adopté une manière d’agir et de penser contraire au sens et à l’esprit de l’Église, à la pensée des Saints Pères et à la liturgie de l’Église » [5]. Mais ici surgit une difficulté. À en croire le P. Levie, suivi par presque tous les commentateurs, c’est la «brochure», évoquée dans la première phrase du décret (cf. point 1, ci-dessus), qui « semble avoir été la cause principale du décret de suppression. Or, comme dit plus haut, cette brochure est datée de 1925 et débute par l’exposé succinct [6] de la «méthode détaillée d’apostolat, élaborée par le Comité, ratifiée ensuite et amendée par le Congrès de l’œuvre» [7]. Donc, à moins de supposer que les responsables de l’Association aient antidaté frauduleusement leur opuscule, il paraît difficile d’échapper à la conclusion que cet exposé remonte, sinon à 1925, à tout le moins aux tout premiers mois de 1926. Et dans ce cas, la question posée plus haut revient avec plus de force : comment les autorités ecclésiales, dont certains prélats faisaient eux-mêmes partie d’Amici, auraient-ils pu ne pas s’apercevoir, dès les premiers mois de fonctionnement de cette oeuvre, de l’hétérodoxie ou à tout le moins de l’imprudence des propositions censées avoir motivé sa condamnation ultérieure ? Quant aux graves accusations de déviations par rapport à la doctrine des Pères de l’Église et à la liturgie, j’y reviendrai plus loin.

  1. Que nul, à l’avenir, ne se permette d’écrire ou d’éditer des livres ou des opuscules de nature à favoriser de quelque façon que ce soit pareilles initiatives entachées d’erreur.

Ce point ne laisse aucun doute sur la disgrâce définitive de l’Association que vient d’abolir le décret : elle est dorénavant classée dans la catégorie des «initiatives entachées d’erreur» (erroneis inceptis).


  1. Titre latin : Decretum De consociatione vulgo « Amici Israel » abolenda, texte latin du Decretum de consociatione vulgo «Amici Israel» abolenda, in Acta Apostolicae Sedis, vol. XX, 1928, op. cit., p. 103-104, reproduit dans Levie, s.j., “Décret de suppression de l’Association des «Amis d’Israël»”, Nouvelle Revue Théologique, Namur, 1928, op. cit., p. 532-533. Je cite ici, en la retouchant légèrement, la traduction française qui figure dans R. Laurentin, L’Église et les Juifs à Vatican II, Casterman, Paris, 1967, Annexe 2, op. cit., p. 104-105, et que reproduit G. Passelecq et B. Suchecky, L’encyclique cachée de Pie XI. Une occasion manquée de l’Église face à l’antisémitisme, La Découverte, Paris, 1995, op. cit., p. 141-142.
  2. Laurentin, et Passelecq qui le suit, traduisent, de manière erronée, le «idcirco» latin par «il y a peu de temps». À mon avis, ce contresens est responsable de la théorie selon laquelle ce n’est qu’après avoir découvert tardivement, dans «l’opuscule publié à cet effet» (et non «récemment») évoqué par le décret, les principes (erronés) qui présidaient à l’apostolat des Amici, que le Saint-Office décida de mettre un terme à l’entreprise.
  3. Les italiques qui figurent dans le texte du décret sont de moi.
  4. La difficulté est documentaire. Le P. Levie, dans son article cité: Levie, s.j., “Décret de suppression de l’Association des «Amis d’Israël»”, Nouvelle Revue Théologique, Namur, 1928, p. 532-537, détaille ainsi les publications des Amici : «deux feuilles de 4 et 2 pages, éditées en 1926 ; la première intitulée : “Pax super Israël” ; la seconde, “Opus Sacerdotale : Amici Israel”» (Ibid., p. 533-534, n. 4). Puis une brochure intitulée «Pax super Israel», qui «semble bien dater de 1927, puisqu’elle mentionne à plusieurs reprises des événements des premiers mois de 1927 ; toutefois la date donnée en seconde page, après l’imprimatur, est de mars 1925. Elle contient 36 pages. La deuxième brochure qui la continue (p. 37-68) porte l’imprimatur de juin 1927. La troisième (18 pages) est de janvier 1928.» (Ibid., p. 535, n. 1).
  5. Cf. Levie, s.j., “Décret de suppression de l’Association des «Amis d’Israël»”, Nouvelle Revue Théologique, Namur, 1928, op. cit., p. 535.
  6. «Brevis Conspectus», in Comitatus Centralis «Amicorum Israel», Pax super Israel, brochure de 35 pages, en latin, Rome, mars 1925 op. cit., p. 3 et ss.
  7. Levie, Décret de suppression, in op. cit., ci-desssus, p. 535. Précisons que, dans sa bibliographie, A. Ramaekers, “Doctor Anton van Asseldonk o.s. crucis 1892-1973”, (en néerlandais) in Clairlieu, Achel, 1978, op. cit., p. 48, n. 44, assigne à ce «Brevis Conspectus» la date de 1927, et précise : «document approuvé et corrigé par le Comité central des Amici et, à mon avis, certainement de la main de van Asseldonk».

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Le décret du Saint-Office abolissant l’association Amici Israel (25 mars 1928) Copyright © 2014 by Menahem Macina. All Rights Reserved.

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